Cet article sur Jude 1.4 a pour sujet les apostats ou faux enseignants qui s'infiltrent dans l'Église pour enseigner des erreurs (hérésies) et encourager l'immoralité (antinomisme; leur condamnation est certaine.

Source: La foi transmise une fois pour toutes - Méditations sur l'épître de Jude. 6 pages.

Jude 1 - Les apostats

« Car il s’est glissé parmi vous certains hommes, dont la condamnation est écrite depuis longtemps, impies qui changent en dérèglement la grâce de notre Dieu et qui renient notre seul Maître et Seigneur Jésus-Christ. »

Jude 1.4

« Voici pourquoi je vous ai rédigé une lettre avec un autre contenu que celui que j’avais initialement eu le projet de vous adresser », semble vouloir dire Jude au verset 4.

Une invasion de faux docteurs mettait en péril aussi bien le contenu de la foi que la morale chrétienne qu’elle fonde. Le terme grec ici est un mot sinistre. Il a le sens de séduction, presque de subornation d’un juge et des jurés, de modifications subtiles de la vie politique qui, à la longue, parviennent à miner le fondement juridique d’un État et d’une nation. Jude ne précise pas si les imposteurs avaient été jadis des chrétiens, quoique, ainsi que nous le verrons, le contexte permette de le penser. Ils ont eu le loisir de s’infiltrer furtivement dans l’Église qu’ils connaissent de l’intérieur. Ils s’acharnent à adultérer la pureté doctrinale. Leurs agissements perturbent profondément la paix ecclésiastique. Cette infiltration d’apostats était, sans l’ombre d’un doute, un signe de l’activité de Satan.

D’après Paul, dans Galates 2.4, et d’après Pierre, dans 2 Pierre 2.1, il s’agit de ceux qui propagent un enseignement hérétique. Toutefois, le contenu spécifique de cet enseignement n’est pas révélé. Tout ce qu’on apprend, c’est qu’aussi bien par leur conduite que par leur enseignement, la seigneurie de Jésus-Christ est ouvertement répudiée.

Citons un extrait de l’introduction à Jude dans la T.O.B. :

« Cette épître met en garde contre de faux docteurs dont il est difficile de se faire une idée exacte. Le portrait des adversaires comporte des traits conventionnels, clichés de la littérature polémique du judaïsme contemporain de l’ère chrétienne; ces gens sont gloutons, débauchés, cupides, intéressés. […] Ils sont accusés d’introduire des scissions dans l’Église, d’insulter les anges, de renier le Seigneur Jésus-Christ. S’agit-il des gnostiques, c’est-à-dire d’hommes prétendant détenir la seule vraie connaissance (gnose) qui sauve, et au nom de laquelle ils méprisent la chair, s’adonnent à des vices contre nature et doutent de l’incarnation? Cela expliquerait pourquoi l’auteur les appelle ironiquement “psychiques” (v. 19) : eux qui se prétendent d’essence supérieure, sont en réalité mus par leurs instincts et non par l’Esprit. Cependant, il reste difficile de cerner leurs doctrines. Les seules précisions possibles concernent le milieu de l’auteur. »

Jude rappelle à ses lecteurs qu’ils ne devraient point s’étonner de la présence de ces faux apôtres. Car leur apparition avait été prédite depuis fort longtemps. Le danger qu’ils présentent est d’autant plus grave qu’ils sont passés inaperçus au sein de l’Église. On n’avait pas suffisamment pris garde à leur présence ni évalué correctement leur force négative. On n’avait pas pris assez rapidement le soin de discerner la nature du mal et de mesurer l’étendue des dégâts.

C’est de manière insidieuse qu’ils s’étaient infiltrés, sans crier gare… L’influence qu’ils exercent sur ceux qui ne sont pas méfiants, ainsi que le pouvoir imposé sur les faibles, seront désastreux. C’est comme un cheval de Troie que l’ennemi s’est infiltré.

Le grec « pareisedusan gar tines », « car certains se sont infiltrés », laisse entendre qu’il y eut une parfaite dissimulation de leur part au sujet des agissements de Satan (voir 2 Pi 2.1 au sujet de l’enseignement hérétique). Le « tines » désigne un groupe bien défini, des gens parfaitement connus des lecteurs (voir Rm 3.8; 1 Co 4.18; 15.34; 2 Co 3.1; 10.12; Ga 1.7; 2 Pi 3.9); l’adjectif est souvent employé pour désigner des opposants, avec une nuance péjorative.

Ces apostats fauteurs de troubles semblent être des prophètes itinérants ou des enseignants, avec leur suite d’acolytes. De tels professeurs étaient connus aussi bien dans le christianisme primitif que dans les religions contemporaines. Ils sont cause de troubles graves (voir Mt 7.15; 2 Co 10-11; 1 Jn 4.1 et 2 Jn 1.10). Jude laisse supposer que l’enseignement hérétique ne vient pas de l’extérieur. Il précise alors qu’il a été écrit à l’avance au sujet de ces faux prophètes. Il ne s’agit pas, certes, d’une prédestination; le « longtemps » implique plutôt une durée temporelle. Diverses interprétations ont été données à cette phrase. Les voici :

1. Leurs noms ont été prédits dans les livres de l’Ancien Testament, mais la référence est plutôt générale et n’offre aucune précision.

2. On a pensé que Jude, ayant écrit après la deuxième lettre de Pierre, se réfère à celle-ci en tant qu’Écritures. Mais que faire du « il y a bien longtemps »? Et on n’est pas certain que Jude soit postérieur à 2 Pierre1.

3. On a pensé qu’il s’agit d’une prédiction conservée dans des livres célestes.

4. On pense que le « longtemps » se réfère au livre d’Hénoch. Les faux prophètes ont été prédits dans des écrits préchrétiens, notamment chez les prophètes de l’Ancien Testament, ce qui à notre avis correspond mieux au texte et semble être le sens le plus plausible de la phrase.

Leur condamnation (« touto to krima ») se réfère à celle qui s’exercera lors de la parousie, prophétisée de manière typologique dans les versets 5 à 7 et 11, et plus directement encore dans les versets 14 et 15. Le fait que Jude emploie « krima » et non châtiment explique son intention de s’opposer aux faux docteurs antinomistes. Il ne veut pas simplement signaler qu’ils courent vers leur inévitable destruction, mais encore que leur conduite immorale appelle ouvertement la condamnation divine.

Ce sont des impies (« asebeis »); le terme s’oppose au terme de « juste » de l’Ancien Testament, celui dont la conduite est réglée d’après le commandement de Dieu. L’impie est ici comme ailleurs l’équivalent de pécheur, d’injuste au sens religieux du mot, celui qui n’a pas de loi et point de respect pour celle de Dieu. Aussi le terme apparaît-il associé à la condamnation encourue.

« Aselgeia » est la perversion de la grâce en immoralité. La grâce divine est une faveur libre, imméritée, dont le croyant fait l’expérience par l’intermédiaire de Jésus-Christ, qui pardonne et affranchit du péché ainsi que de la condamnation de la loi (voir Jn 1.14,16; Hé 4.16; 10.29; 12.15; 1 Pi 1.10). « Aselgeia » avait à l’époque le sens d’indulgence, de tolérance envers l’immoralité, de sensualité sexuelle.

On peut s’étonner que dès l’âge apostolique, qui pourtant a donné des preuves éclatantes de fidélité, de consécration et d’attachement à la personne du Sauveur, ainsi que de sa soumission aux nouvelles règles de l’Évangile de la grâce, il y ait déjà eu d’aussi dangereux pervertisseurs de la foi transmise une fois pour toutes, décidés à détruire le fondement même de celle-ci et à prôner des mœurs dissolues.

Ils nous rappellent les faux apôtres sévissant dans une autre région ecclésiastique, en Galatie, et y semant des troubles graves. Les uns et les autres sont de faux frères, pénétrant insidieusement dans l’Église pour épier la liberté chrétienne si chèrement acquise, s’efforçant de placer les disciples affranchis du Maître sous un joug nouveau, s’acharnent à transformer la grâce en licence. Ceux de la Galatie, comme ceux débusqués et dénoncés par Jude, réussirent à pervertir la foi des non-avertis. Légalisme judaïsant chez les premiers, anarchie morale chez les seconds, ils demeurent des étrangers à la foi chrétienne. Ils sont sans Dieu dans le monde.

L’idée de renier Dieu est présente dans les écrits de la littérature religieuse juive d’avant l’ère chrétienne. Mais elle est fortement soulignée dans le Nouveau Testament (Tt 1.16). D’autres ont nié le Christ et ils seront mis au grand jour lors du jugement dernier (voir Mt 7.21-23). En refusant d’obéir aux exigences des commandements moraux du Christ, les faux docteurs renient en paroles et en actes sa seigneurie; ils la répudient au profit de leur autonomie libertine.

Le Christ est notre Maître, mais pas le leur, puisqu’ils le renient et le rejettent. Il est même le « monos Despotes », c’est-à-dire le Seigneur exclusif. Ailleurs, le terme de « despotes » désigne Dieu. Mais le Christ est, lui aussi, présenté comme tel en sa qualité de Maître de la maisonnée (Mt 10.25; Mc 13.35; Lc 13.25; 2 Pi 2.1).

Les adversaires, eux, ont choisi de marcher selon leur propre désir désordonné. S’il ne nous est guère possible d’identifier totalement ces imposteurs, il nous suffit toutefois de nous en tenir aux déclarations de Jude à leur sujet. Ce sont des libertins. Ils n’auraient jamais dû être admis dans l’Église. Ils professent être des chrétiens alors même qu’ils se livrent à une grossière sensualité. Ce sont, pour employer un terme technique en théologie, des « antinomistes », des gens qui s’opposent à l’autorité de la loi de Dieu.

Exhortés ou repris par les anciens ou les autres ministres de l’Église, non seulement ils refusent de se soumettre, mais encore ils se moquent de ceux qui exercent au milieu d’eux le ministère pastoral. Ce sont des docteurs de l’erreur. Par leur enseignement et par leur mauvais exemple, ils sont néfastes à l’affermissement de la foi et à l’édification de l’Église. Ils s’imaginent que la liberté à laquelle ils ont été appelés (selon les termes de Ga 5.13) leur donne le droit de se conduire à leur guise. Ils renient leur Maître et Seigneur aussi concrètement par leur comportement que par leur enseignement oral.

Jude ne veut pas dire qu’ils refusent de croire en l’incarnation comme à un fait historique. Toutefois, on peut supposer que dans leur cas, comme dans d’autres cas signalés par le Nouveau Testament, il s’agissait des germes de la pernicieuse secte des gnostiques, d’un gnosticisme antinomiste, sans qu’on soit toutefois parvenu à élaborer une doctrine systématique de cette dangereuse hérésie qui a sévi durant le 1er siècle et une partie du 2siècle de notre ère.

Au cours de l’histoire de l’Église, de tels perturbateurs ont sévi dans toutes les communautés. On n’a jamais manqué de prédicateurs-rhéteurs, annonçant que l’Évangile était un faux, un mythe tissé de légendes primitives.

Aussi faut-il avertir sans relâche et exhorter (v. 3, « parakalein »), à prendre la défense de sa foi. Non pas au détriment de l’exposition positive de la vérité, mais en apportant un complément à son témoignage qui, même si cela déplaît, sera appelé une saine et sainte polémique. La défense de la foi, la tâche apologétique, est vitale pour la survie de l’Église et pour le rayonnement de la foi selon la foi.

Autrement, la luxure, la licence et le mauvais exemple des faux docteurs créeront une atmosphère morale pestilentielle. Il faut mettre au grand jour le caractère véritable de tels fauteurs d’iniquités et leur rejet de toute discipline et de tout ordre. Tels Simon le magicien dans le livre des Actes, ils sont baptisés, mais au fond d’eux-même ils restent des païens. Là où de tels hommes sont présents et acharnés à œuvrer malicieusement contre la foi sainte, il convient de veiller et de s’armer d’urgence pour ne pas succomber à la séduction. Si Jude n’avait pas pris soin d’exhorter ses lecteurs, ils se seraient sans doute endormis définitivement et, à l’heure actuelle, nous-mêmes nous serions tombés dans une indolence coupable. À notre tour, nous deviendrions des pierres d’achoppement pour d’autres frères.

Avant de clore le présent chapitre, citons l’une des pages les plus percutantes de Calvin à propos de Romains 16.17-202 :

« Il met maintenant une exhortation dont il est bien nécessaire que la mémoire soit souvent rafraîchie à toutes les Églises, et qu’elles en soient réveillées, parce que les ministres de Satan sont toujours après à épier les occasions pour troubler le règne du Christ. Or il y a deux moyens par lesquels ils machinent ce trouble; car ou ils sèment des dissensions par lesquelles les esprits soient distraits de l’unité qui est en la vérité; ou ils suscitent des scandales pour détourner les cœurs de l’amour de l’Évangile. Le premier advient quand la vérité de Dieu est déchirée par des articles de doctrine nouveaux et inventés des hommes. Le second, quand par diverses ruses elle est rendue odieuse ou méprisable.
De tous ceux donc qui font l’un ou l’autre, il veut qu’on prenne garde, afin qu’ils ne nous déçoivent ou ne nous surprennent pas à dépourvu; puis, qu’on se retire d’eux, parce qu’ils sont dangereux et pernicieux. Et ce n’est pas sans cause qu’il requiert que les fidèles soient attentifs à ce sujet. Car il advient souvent, par notre paresse ou nonchalance, que les méchants garnements font beaucoup de mal à l’Église, avant qu’on pense à y remédier et à leur résister. Davantage, ils ont souvent d’étonnantes finesses, pour s’insinuer à nuire, si on ne les considère avec prudence.
Au reste, notons que ce propos s’adresse à ceux qui étaient enseignés en la pure doctrine de Dieu. Car c’est un divorce méchant et plein de sacrilège de mettre la division entre ceux qui sont consentants et unis en la vérité de Christ. Mais d’autre part aussi, c’est une calomnie impudente de vouloir, sous couleur de paix et d’union, maintenir un complot de mensonges et méchantes doctrines. Il ne faut donc point que les […] fassent les fins en prenant couverture sur ce passage pour nous rendre odieux et jeter la rage du peuple sur nous. Car ce n’est point l’Évangile du Christ que nous combattons et voulons renverser, mais les mensonges du diable, par lesquels la pure doctrine de l’Évangile a été obscurcie jusqu’à présent. Et aussi bien saint Paul démontre clairement qu’il ne condamne pas toutes les dissensions en général et sans exception, mais celles qui déchirent le consentement et l’accord en la foi droite. Car il y a du poids en ces mots : “que vous avez apprise”, parce qu’il a fallu que les Romains, avant qu’ils fussent bien et droitement enseignés, laissassent premièrement les façons de faire de leur pays, et les traditions de leurs prédécesseurs.
Il ajoute une marque, par laquelle il faut toujours discerner les faux prophètes d’avec les vrais serviteurs de Christ; c’est qu’ils ne se soucient point de la gloire du Christ, mais ont seulement leur ventre en recommandation.
Toutefois, parce qu’ils s’insinuent cauteleusement et, prenant l’apparence d’autre chose que de ce qu’ils ont au cœur, cachent leur malignité, il touche en même temps quels sont leurs ruses et subtils moyens, afin que personne ne soit trompé : c’est que par de douces paroles ils acquièrent entrée en faveur.
Il est vrai que les annonciateurs de l’Évangile ont bien aussi de leur côté une manière de douceur et de gracieuseté, mais accompagnée de liberté et rondeur, en sorte qu’ils ne mignardent pas les hommes par de vaines louanges, et ne nourrissent point les vices par flatteries; mais ces imposteurs-là en partie allèchent et tâchent de gagner les cœurs des hommes par la flatterie, en partie leur lâchent la bride et les épargnent en leurs vices, afin de se maintenir toujours dans leurs bonnes grâces. Il appelle simples ceux qui ne sont guère avisés, et n’ont pas de grand discernement pour apercevoir les tromperies. »

Notes

1. Voir mon article intitulé La date de composition de l’épître de Jude.

2.Jean Calvin, Commentaire sur l’Épître de Paul aux Romains, Genève, Labor et Fides.