Cet article a pour sujet les preuves des 28 thèses théologiques présentées par Martin Luther lors de la Dispute de Heidelberg en 1518, sur la théologie de la croix, le péché, la corruption et la justification par la foi sans les oeuvres.

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Preuves des thèses théologiques de la Dispute de Heidelberg

1. La loi de Dieu, la doctrine la plus salutaire de la vie, ne peut amener l’homme à la justice; c’est plutôt un obstacle pour lui sur le chemin vers la justice.

C’est ce qu’indique clairement l’apôtre dans sa lettre aux Romains : « Mais maintenant, sans la loi est manifestée la justice de Dieu » (Rm 3.21). Saint Augustin l’explique comme suit dans son livre L’Esprit et la lettre (De Spiritu et Littera) : « Sans la loi, c’est-à-dire sans son action. » Dans Romains 5.20, l’apôtre déclare : « La loi est intervenue pour que la faute soit amplifiée », et dans Romains 7.9, il ajoute : « Mais quand le commandement est venu, le péché a pris vie. » C’est pourquoi, dans Romains 8.2, il appelle la loi « loi de la mort » et « loi du péché ». En effet, dans 2 Corinthiens 3.6, il dit : « La lettre tue », ce que saint Augustin, tout au long de son livre L’Esprit et la lettre, comprend comme s’appliquant à toute loi, même à la loi de Dieu, qui est la plus sainte.

2. Les œuvres humaines y parviennent encore moins, même si elles sont répétées maintes et maintes fois à l’aide de ce que l’on appelle l’inspiration naturelle.

Puisque la loi de Dieu, qui est sainte, pure, vraie et juste, est donnée par Dieu à l’homme pour l’aider à l’éclairer au-delà de ses pouvoirs naturels et pour l’amener à faire le bien — et c’est pourtant le contraire qui se produit, à savoir qu’il devient plus méchant —, comment donc, laissé à ses propres forces et sans cette aide, peut-il être amené à faire le bien? S’il ne fait pas le bien avec une aide extérieure, il le fera encore moins seul. C’est pourquoi l’apôtre, dans Romains 3.10-12, dit que tous les hommes sont corrompus et impuissants, ils ne reconnaissent ni ne cherchent Dieu, car tous se sont détournés de lui.

3. Bien que les œuvres des hommes semblent attrayantes et bonnes à nos yeux, elles doivent néanmoins être considérées comme des péchés mortels.

Les œuvres des hommes semblent attrayantes extérieurement, mais intérieurement elles sont corrompues, comme le Christ le dit au sujet des pharisiens dans Matthieu 23.27. Pour eux et pour les autres, elles paraissent bonnes et belles, mais Dieu ne juge pas d’après les apparences, mais « il sonde les cœurs et les reins » (Ps. 7.10). Car sans la grâce et sans la foi, il est impossible d’avoir un cœur pur. « Il a purifié leurs cœurs par la foi » (Ac 15.9).

Par conséquent, si les œuvres des hommes justes sont péché, comme le dit la thèse 7, combien plus sont les œuvres de ceux qui ne sont pas encore justes. Mais les justes parlent de leurs propres œuvres de la manière suivante : « N’entre pas en jugement avec ton serviteur, car aucun vivant n’est juste devant toi » (Ps 143.2). De même, l’apôtre dit dans Galates 3.10 : « Tous ceux qui dépendent des œuvres de la loi sont sous la malédiction. » Mais les œuvres des hommes sont les œuvres de la loi, et comme la malédiction n’est pas placée sur les péchés véniels, ce sont donc des péchés mortels. En troisième lieu, Romains 2.21 dit : « Toi qui prêches de ne pas dérober, tu dérobes! » Saint Augustin interprète cela comme signifiant que les hommes sont des voleurs selon leur volonté coupable, même s’ils jugent ou réprimandent publiquement d’autres voleurs.

4. Bien que les œuvres de Dieu ne semblent ni attrayantes ni bonnes à nos yeux, elles sont néanmoins de véritables mérites éternels.

Le fait que les œuvres de Dieu ne soient pas attrayantes est révélé dans Ésaïe 53.2 : « Il n’avait ni apparence ni éclat », et en 1 Samuel 2.6 : « L’Éternel fait mourir et il fait vivre, il fait descendre au séjour des morts et il en fait remonter. » Cela signifie que le Seigneur nous humilie et nous effraie par la loi et par la vue de nos péchés, de sorte que nous apparaissons, devant les hommes et devant nous-mêmes, comme n’étant rien et n’ayant aucun prestige, et c’est ce que nous sommes en réalité. Si nous le reconnaissons et le confessons, il n’y a « ni apparence ni éclat » en nous, mais notre vie est cachée en Dieu (c’est-à-dire dans la simple confiance en sa miséricorde), et nous ne pouvons trouver en nous que le péché, la folie, la mort et l’enfer, comme le dit l’apôtre en 2 Corinthiens 6.9-10 : « Comme mourants, et voici que nous vivons, comme attristés, et nous sommes toujours joyeux. » C’est ce qu’Ésaïe 28.21 appelle « l’œuvre étrange » de Dieu « pour faire son œuvre » (c’est-à-dire qu’il nous humilie profondément et nous fait désespérer, pour nous élever dans sa miséricorde et nous donner l’espérance), comme dit Habacuc 3.2 : « Dans ta colère, souviens-toi de ta compassion. » Un tel homme est donc mécontent de toutes ses œuvres; il ne voit aucune beauté en lui-même, mais seulement sa dépravation. En effet, il fait aussi ces choses qui paraissent insensées et maladroites aux autres.

Toutefois, une telle laideur surgit en nous quand Dieu nous punit, ou plutôt quand nous nous accusons nous-mêmes, comme le dit 1 Corinthiens 11.31 : « Si nous nous jugions nous-mêmes, nous ne serions pas jugés. » Deutéronome 32.36 dit aussi : « L’Éternel jugera son peuple, mais il aura pitié de ses serviteurs. » Ainsi donc, les œuvres non attrayantes que Dieu accomplit en nous, c’est-à-dire qui s’accomplissent dans l’humilité et la crainte, sont vraiment immortelles, car l’humilité et la crainte de Dieu sont tout notre mérite.

5. Ce n’est pas dans ce sens que les œuvres des hommes sont des péchés mortels (nous parlons de celles qui sont apparemment bonnes), comme si elles étaient des crimes.

Car les crimes sont des actes qui peuvent également être poursuivis en justice devant les hommes, comme l’adultère, le vol, l’homicide involontaire coupable, la diffamation, etc. Les péchés mortels, par contre, sont des crimes qui semblent bons et qui pourtant viennent intérieurement d’une mauvaise racine et sont les fruits d’un mauvais arbre, comme Augustin l’écrit dans son quatrième livre contre Julianus.

6. Ce n’est pas dans ce sens que les œuvres de Dieu sont des mérites (nous parlons de celles qui sont faites par des hommes), comme si elles étaient toujours sans péché.

Dans Ecclésiaste 7.20, nous lisons : « Il n’y a sur la terre aucun homme juste qui fasse le bien et qui ne pèche pas. » À cet égard, cependant, certains disent que le juste pèche certes, mais pas quand il fait le bien. Il faut y répondre de la manière suivante : Si c’est ce que l’Ecclésiaste voulait dire, pourquoi gaspille-t-il tant de mots? Ou bien le Saint-Esprit prend-il plaisir à se livrer à des bavardages loquaces et insensés? Car un tel point de vue s’exprimerait de manière adéquate par ce qui suit : « Il n’y a pas un homme juste sur terre qui ne pèche pas. » Pourquoi ajoute-t-il « qui fasse le bien », comme si un autre juste qui fait le mal était juste? Car seul un juste fait le bien. Mais là où il parle de péchés en plus des bonnes œuvres, il dit : « À sept reprises le juste peut tomber » (Pr 24.16). Ici, il ne dit pas : Sept fois par jour, le juste tombe quand il fait le bien. Voici une comparaison : Si quelqu’un coupe avec une hache rouillée et rugueuse, même si l’ouvrier est un bon artisan, la hachette laissera de mauvaises entailles, dentelées et grossières. Il en est de même pour Dieu, lorsqu’il œuvre à travers nous.

7. Les œuvres des justes seraient des péchés mortels si elles n’étaient pas craintes comme péchés mortels par les justes dans leur pieuse crainte de Dieu.

Premièrement, cela ressort clairement de la thèse 4. Car placer sa confiance dans une œuvre que l’on doit faire avec crainte, c’est se donner la gloire et l’enlever à Dieu, à qui la crainte est due dans toute œuvre. Mais c’est une perversion complète, si l’on se fait plaisir, si l’on s’amuse dans ses œuvres et si l’on s’adore comme une idole. Il en va de même pour tous ceux qui ont confiance en eux et qui n’ont pas la crainte de Dieu. S’ils avaient de la crainte, ils ne seraient pas sûr d’eux, et c’est pourquoi ils ne seraient pas satisfaits d’eux-mêmes, mais ils seraient satisfaits de Dieu.

Deuxièmement, cela ressort clairement du Psaume 143.2 : « N’entre pas en jugement avec ton serviteur », et du Psaume 32.5 : « J’ai dit : je confesserai mes transgressions à l’Éternel. » Mais leur argument révèle que ce ne sont pas des péchés véniels : On n’a pas besoin de repentance ou de confession pour les péchés véniels. Si donc ce sont des péchés mortels et que « tout fidèle te prie au temps convenable », comme il est dit ici (Ps 32.6), alors les œuvres des saints sont des péchés mortels. Mais les œuvres des saints sont de bonnes œuvres; ainsi, pour eux, elles ne sont méritoires que par leur humble et pieuse confession.

Troisièmement, cela ressort clairement du Notre Père : « Pardonne-nous nos offenses » (Mt 6.12). C’est une prière des saints, donc ces offenses pour lesquelles ils prient sont leurs bonnes œuvres. Mais le fait que ce sont des péchés mortels est évident d’après ce qui suit : « Si vous ne pardonnez pas aux hommes leurs fautes, votre Père ne pardonnera pas non plus vos fautes » (Mt 6.15). Notez que ces offenses sont telles que, si elles ne sont pas pardonnées, elles les mèneraient à la damnation sans pardon s’ils ne priaient pas sincèrement cette prière et ne pardonnaient pas aux autres.

Quatrièmement, cela ressort clairement d’Apocalypse 21.27 : « Il n’y entrera rien de souillé » (dans le royaume des cieux). Par conséquent, tout ce qui empêche l’entrée dans le royaume des cieux est un péché mortel — ou bien il faudrait définir différemment le concept de « péché mortel ». Or, même le péché véniel empêche cette entrée, parce qu’il rend l’âme impure et n’a pas sa place dans le royaume des cieux, alors… (c’est aussi un péché mortel).

8. Les œuvres des hommes sont encore plus des péchés mortels si elles sont faites sans crainte et dans une pure et méchante confiance en soi.

Cela découle nécessairement de ce qui précède. Car là où il n’y a pas de crainte, il n’y a pas d’humilité. Là où il n’y a pas d’humilité, il y a orgueil, colère et jugement de Dieu. « Car Dieu résiste aux orgueilleux » (1 Pi 5.5). En effet, si l’orgueil cessait, il n’y aurait plus de péché nulle part!

9. Dire que les œuvres sans Christ sont mortes, mais ne sont pas des péchés mortels semble être un abandon dangereux de la crainte de Dieu.

Car c’est ainsi que les hommes deviennent sûrs d’eux-mêmes et donc arrogants, ce qui est dangereux. Car ainsi Dieu est constamment privé de la gloire qui lui est due et qui est transférée à soi-même, bien qu’il faille s’efforcer avec zèle de lui donner la gloire le plus vite possible. C’est pourquoi l’Écriture sainte nous conseille : « Ne tardez pas à vous convertir au Seigneur » (Sir 5.8)1. S’il est offensé par celui qui lui retire sa gloire, combien plus par celui qui le fait continuellement en ayant confiance en lui-même. Mais celui qui n’est pas en Christ ou qui s’en éloigne lui enlève la gloire, comme il est écrit.

10. Il est en effet difficile de comprendre comment une telle œuvre peut être morte et néanmoins ne pas être un péché nuisible et mortel.

Pour preuve : L’Écriture ne parle pas des choses mortes de cette manière, affirmant que quelque chose n’est pas mortel, mais qu’elle est néanmoins morte. La grammaire non plus, qui dit que « mort » est un terme plus fort que « mortel ». Une œuvre mortelle s’appelle une œuvre qui tue, alors qu’une œuvre « morte » n’est pas une œuvre tuée, mais une œuvre qui n’est pas vivante depuis le début. Mais une telle œuvre morte déplaît à Dieu, comme il est écrit dans Proverbes 15.8 : « Le sacrifice des méchants est en horreur à l’Éternel. »

Deuxièmement, la volonté doit réagir d’une manière ou d’une autre à l’égard d’une œuvre morte, c’est-à-dire l’aimer ou la détester. La volonté ne peut haïr une œuvre morte, car la volonté est mauvaise. Par conséquent, la volonté aime une œuvre morte, et donc elle aime quelque chose de mort. Dans cet acte même, elle produit ainsi une mauvaise œuvre de la volonté contre Dieu qu’elle devrait aimer et honorer en cela comme en toutes choses.

11. On ne peut échapper à l’arrogance et l’on ne peut avoir de véritable espérance que si, dans toute œuvre, on a la crainte du jugement de condamnation.

Cela ressort clairement de la thèse 4, car il est impossible de se confier en Dieu si l’on n’a pas désespéré de toutes les choses créées et si l’on ne sait pas que rien ne peut être profitable sans Dieu. Puisqu’il n’y a personne qui ait cette pure espérance, comme nous l’avons dit plus haut, et puisque nous plaçons encore une certaine confiance dans la créature (voir Rm 1.25), il est clair que nous devons, à cause de cette impureté, craindre le jugement de Dieu en toutes choses. L’arrogance doit donc être évitée, non seulement dans nos actions, mais aussi dans nos désirs, c’est-à-dire qu’elle doit nous déplaire encore d’avoir confiance dans les choses créées.

12. Les péchés devant Dieu sont alors vraiment des péchés véniels quand ils sont craints par les hommes comme étant des péchés mortels.

Cela devient suffisamment clair d’après ce qui a été dit. Car autant nous nous accusons nous-mêmes, autant Dieu nous pardonne, selon cette parole : « Confessez votre faute pour être justifiés » (voir És 43.26), et selon une autre : « N’incline pas mon cœur au mal, à la pratique de méchantes actions » (Ps 141.4).

13. Le libre arbitre, après la chute, n’existe que de nom, et dans toute action qu’il lui est possible de faire, il commet un péché mortel.

La première partie est claire, car la volonté est prisonnière et esclave du péché. Non pas qu’elle ne soit rien, mais elle n’est libre que pour faire du mal! « Quiconque commet un péché est esclave du péché » (Jn 8.34). « Si donc le Fils vous rend libres, vous serez réellement libres » (Jn 8.36). C’est pourquoi saint Augustin dit aussi dans son livre L’Esprit et la lettre : « Le libre arbitre sans grâce n’a que le pouvoir de pécher », et dans le deuxième livre contre Julien : « Vous l’appelez volonté libre, mais en fait c’est une volonté esclave. » Il en parle dans beaucoup d’autres endroits.

La deuxième partie vient de ce qui a été dit plus haut et d’Osée 13.9 : « Ce qui cause ta destruction, Israël, c’est que tu as été contre moi, contre celui qui pouvait te secourir. »

14. Le libre arbitre, après la chute, n’a le pouvoir de faire le bien que selon son but originel, mais pour faire le mal, il en a réellement le pouvoir à tout moment.

Voici une illustration : Un homme mort n’a de rapport à la vie que selon son but originel (in vitam solum subiective), tandis que, pendant sa vie, il peut avoir un rapport réel à la mort. Le libre arbitre (en vue du bien), quant à lui, est mort, comme en témoignent sous forme de parabole les morts que le Seigneur a ressuscités, comme le disent déjà les saints maîtres de l’Église. Saint Augustin le prouve en plusieurs endroits dans ses écrits contre les pélagiens.

15. Mais même dans l’état d’innocence, le libre arbitre ne peut pas réellement exister, sauf selon son but originel (subiectiva potentia); il est encore moins capable de progresser dans le bien.

Le Maître des Sentences (Pierre Lombard), citant Augustin, déclare dans le deuxième livre, section 24, chapitre 1 : « Ces témoignages démontrent clairement que l’homme a reçu une nature juste et une bonne volonté quand il a été créé, ainsi que l’aide par laquelle il pouvait exister. Sinon, il pourrait sembler qu’il ne soit pas tombé par sa faute. » Il parle ici de la capacité active (potentia activa), ce qui va évidemment à l’encontre du point de vue d’Augustin dans son livre La corruption et la grâce, où ce dernier dit ce qui suit : « Il avait reçu la capacité d’agir, s’il le voulait, mais il n’avait pas la volonté par laquelle il pouvait agir. » Par « capacité d’agir », il entend la capacité originelle (potentia subiectiva), et par « volonté par laquelle il pouvait », la capacité active réelle (potentia activa).

La deuxième partie (de la thèse), cependant, est suffisamment expliquée par le maître dans la même dispute.

16. L’homme qui pense parvenir à la grâce en faisant tout ce qu’il peut accumule péché sur péché, de sorte qu’il devient doublement coupable.

Il est clair d’après ce qui a été dit que s’il fait tout ce qu’il peut, il pèche et cherche ses propres péchés partout. Mais s’il pense que par le péché il devient digne de la grâce ou apte à le devenir, il ajoute déjà une présomption arrogante et ne considère pas le péché comme péché ni le mal comme mal, ce qui est un très grand péché. Comme le dit Jérémie 2.13 : « Mon peuple a doublement mal agi : ils m’ont abandonné, moi, la source d’eau vive, pour se creuser des citernes, des citernes crevassées, qui ne retiennent pas l’eau. » Cela signifie que, par le péché, ils sont loin de moi, et pourtant ils présument être capables de faire le bien d’eux-mêmes.

Maintenant, vous vous demandez : Que devons-nous faire? Allons-nous rester les bras croisés parce que nous ne pouvons rien faire d’autre que pécher? Je réponds : Non, mais écoutez ces paroles, puis tombez à genoux, demandez la grâce et mettez toute votre espérance en Christ; en lui sont notre salut, notre vie et notre résurrection. C’est pourquoi on nous enseigne ainsi, c’est pourquoi la loi nous fait connaître le péché, afin que nous puissions reconnaître notre péché et ensuite demander et obtenir la grâce. Ainsi donc, oui, « il donne sa grâce aux humbles » (1 Pi 5.5) et « celui qui s’abaisse sera élevé » (Mt 23.12). La loi humilie, la grâce élève. La loi crée la crainte et la colère, la grâce crée l’espérance et la miséricorde. Car par la loi on obtient la connaissance du péché, mais par la connaissance du péché on obtient l’humilité, et par l’humilité la grâce. Ainsi, une œuvre étrangère à Dieu (opus alienum dei) réalise finalement son œuvre réelle (opus proprium) en faisant de l’homme un pécheur afin de le rendre juste.

17. Parler ainsi ne signifie pas que l’on donne à l’homme des raisons de désespérer, mais on l’appelle à l’humilité afin qu’il puisse rechercher la grâce du Christ.

Cela ressort clairement de ce qui a été dit, car, selon l’Évangile, le royaume des cieux est donné aux enfants et aux humbles, et le Christ les aime (voir Mc 10.14). Mais ceux qui ne comprennent pas qu’ils sont des pécheurs dignes de condamnation et que leurs péchés répugnent au ciel ne peuvent être humbles. Le péché n’est connu que par la loi. Il est clair que ce n’est pas le désespoir qui est prêché, mais plutôt l’espérance, là où l’on prêche que nous sommes pécheurs. Une telle prédication du péché, ou plutôt la connaissance du péché et de la foi dans une telle prédication est une préparation à la grâce. L’aspiration à la grâce commence quand la connaissance du péché est là. Ce n’est que lorsqu’il reconnaît la gravité de sa maladie que le patient demande des médicaments. Ce n’est pas une cause de désespoir ou de mort quand on explique au malade le danger de sa maladie, mais on l’encourage bien plutôt à demander des médicaments. De même, confesser que nous ne sommes rien et que nous péchons constamment quand nous faisons de notre mieux ne signifie pas que nous plongeons les gens dans le désespoir (à moins que nous ayons perdu la raison!). Nous les rendons bien plutôt désireux de recevoir la grâce de notre Seigneur Jésus-Christ.

18. L’homme doit très certainement désespérer de lui-même afin d’être prêt à recevoir la grâce du Christ.

La loi veut que l’homme désespère de lui-même, c’est pourquoi elle « le fait descendre au séjour des morts » (1 S 2.6) et « l’appauvrit » (1 S 2.7), et lui montre qu’il est un pécheur dans toutes ses œuvres, comme le fait l’apôtre dans Romains 2 et 3.9, où il dit : « Nous avons déjà prouvé que tous les hommes sont sous l’empire du péché. » Cependant, celui qui fait ce qui est possible et croit qu’il fait ainsi quelque chose de bien ne lui semble pas sans valeur et ne désespère pas de sa propre force. Au contraire, il est toujours présomptueux en ce sens qu’il compte sur ses capacités pour obtenir la grâce.

19. Celui qui voit et considère l’être invisible de Dieu dans ses ouvrages (Rm 1.20) n’est pas digne d’être appelé théologien.

C’est ce qui ressort de l’exemple de ceux qui étaient de tels « théologiens » et qui sont pourtant appelés des « insensés » par l’apôtre dans Romains 1.22. De plus, les choses invisibles de Dieu sont sa puissance, sa divinité, sa sagesse, sa justice, sa bonté, etc. La connaissance de toutes ces choses ne rend ni digne ni sage.

20. Mais celui qui comprend ce qui est visible de l’être de Dieu dans le monde à travers ce qui est rendu visible dans la souffrance et la croix, celui-là mérite à juste titre d’être appelé théologien.

L’être visible de Dieu qui est tourné vers nous — c’est-à-dire son humanité, sa faiblesse, sa folie — s’oppose à l’invisible, comme le dit 1 Corinthiens 1.25 quand l’apôtre parler de la faiblesse et de la folie de Dieu. Parce que les gens ont abusé de la connaissance de Dieu par ses œuvres, Dieu a voulu être reconnu par la souffrance. Il a voulu rejeter cette « sagesse concernant l’invisible » au moyen d’une « sagesse concernant le visible », afin que ceux qui n’adorent pas Dieu tel qu’il se révèle dans ses œuvres, l’adorent comme celui qui est caché dans la souffrance (absconditum in passionibus), comme il est dit dans 1 Corinthiens 1.21 : « Car puisque le monde, avec sa sagesse, n’a pas connu Dieu dans la sagesse de Dieu, il a plu à Dieu de sauver les croyants par la folie de la prédication. » Il ne suffit donc à personne de reconnaître Dieu dans sa gloire et sa majesté s’il ne le reconnaît pas dans l’humilité et la honte de la croix. C’est ainsi qu’il « détruit la sagesse des sages » (1 Co 1.19), comme le dit Ésaïe : « Certes, tu es un Dieu qui te caches » (És 45.15).

Ainsi aussi Jean 14.8, quand Philippe a parlé à la manière de la théologie de la gloire : « Montre-nous le Père », le Christ l’a immédiatement repris et a ramené sur lui ses pensées, qui s’étaient éloignées pour chercher Dieu ailleurs, en disant : « Philippe, celui qui m’a vu a vu le Père » (Jn 14.9). Ainsi, la vraie théologie et la connaissance de Dieu se trouvent dans le Christ crucifié, comme le confirment également Jean 14.6 et 10. 9 : « Nul ne vient au Père que par moi »; « Je suis la porte », etc.

21. Le théologien de la gloire appelle le bien mal et le mal bien. Le théologien de la croix appelle les choses comme elles sont vraiment.

Cela est certain : Celui qui ne connaît pas le Christ ne connaît pas non plus le Dieu caché dans la souffrance. C’est pourquoi il préfère les œuvres à la souffrance, la gloire à la croix, la force à la faiblesse, la sagesse à la folie et le bien au mal. Ce sont ceux que l’apôtre appelle « les ennemis de la croix du Christ » (Ph 3.18), car ils détestent la croix et la souffrance, et ils aiment les œuvres et leur gloire. C’est ainsi qu’ils appellent le bien de la croix mal et le mal d’une œuvre bien. Mais Dieu ne peut être trouvé que dans la croix et la souffrance, comme déjà dit. C’est pourquoi les amis de la croix appellent la croix bonne et les œuvres mauvaises, parce que par la croix les œuvres sont détrônées et le « vieil Adam » élevé par les œuvres est crucifié. Car il est impossible qu’un homme ne soit gonflé par ses « bonnes œuvres », à moins d’avoir d’abord été dégonflé et abaissé par la souffrance et le mal, jusqu’à ce qu’il réalise qu’il n’est lui-même rien et que ses œuvres ne sont pas les siennes, mais celles de Dieu.

22. Cette sagesse, qui voit et reconnaît l’être invisible de Dieu dans ses ouvrages, gonfle, rend aveugle et endurcit.

Cela a déjà été dit. Parce que les hommes ne connaissent pas la croix et la détestent, ils doivent nécessairement aimer le contraire, c’est-à-dire la sagesse, la gloire, le pouvoir, etc. Ils sont donc encore plus aveuglés et endurcis par un tel amour, car il est impossible de satisfaire leur avidité en comblant leurs désirs. Tout comme l’amour de l’argent croît dans la même mesure que l’argent lui-même, la dépendance de l’homme à l’eau croît aussi. Plus il boit, plus il a soif, comme le dit le poète : « Plus ils sont trempés, plus ils ont soif d’eau », et l’Ecclésiaste : « L’œil ne se rassasie pas de voir et l’oreille ne se lasse pas d’entendre » (Ec 1.8). C’est comme ça avec tous les désirs.

Par conséquent, le désir de savoir n’est pas satisfait par l’acquisition de la sagesse, mais il est encore plus enflammé. De même, la soif de gloire n’est pas satisfaite par l’obtention de la gloire, la soif de pouvoir n’est pas satisfaite par le pouvoir et la domination, la soif de gloire n’est pas satisfaite par la gloire, etc., comme le Christ le montre : « Quiconque boit de cette eau aura encore soif » (Jn 4.13).

Le seul remède pour être guéri du désir ne consiste pas à le satisfaire, mais à l’éteindre. En d’autres mots, celui qui veut devenir sage ne doit pas chercher la sagesse en progressant vers elle, mais il doit régresser et devenir simple dans son désir de « folie ». De même, celui qui veut avoir beaucoup de pouvoir, de gloire, de plaisir, de satisfaction en toutes choses doit fuir plutôt que de chercher le pouvoir, la gloire, le plaisir et la satisfaction en toutes choses. C’est la sagesse qui est folie pour le monde.

23. « La loi produit la colère » de Dieu (Rm 4.15), elle tue, maudit, accuse, juge et condamne tout ce qui n’est pas en Christ.

Ainsi Galates 3.13 déclare : « Le Christ nous a rachetés de la malédiction de la loi »; et : « Tous ceux en effet qui dépendent des œuvres de la loi sont sous la malédiction » (Ga 3.10); et Romains 4.15 : « Car la loi produit la colère »; et Romains 7.10 : « Le commandement qui mène à la vie se trouva pour moi mener à la mort »; et Romains 2.12 : « Tous ceux qui ont péché sous la loi seront jugés par la loi. » Celui qui se vante d’être un homme sage et un érudit de la loi se vante de sa honte, de sa malédiction, de la colère de Dieu, de la mort, comme le dit Romains 2.23 : « Toi qui te fais une gloire de la loi. »

24. Cette sagesse n’est certes pas mauvaise en soi, et la loi ne doit pas être évitée; mais sans la théologie de la croix, l’homme abuse du meilleur pour le pire.

En effet, « la loi est sainte » (Rm 7.12), « tout ce que Dieu a créé est bon » (1 Tm 4.4), et tout ce qui est créé est « très bon » (Gn 1.31). Mais comme déjà dit plus haut, celui qui n’a pas encore été humilié et n’a pas été abaissé par la croix et la souffrance, s’attribue les œuvres et la sagesse, et ne donne pas crédit à Dieu. Il abuse et souille ainsi les dons de Dieu.

Mais celui qui s’est libéré de son moi égoïste par la souffrance ne se crée plus lui-même, mais il sait que Dieu agit et crée tout en lui. Qu’il œuvre ou non, c’est la même chose pour lui : il ne se vante pas quand Dieu œuvre en lui, il n’a pas honte quand il n’œuvre pas. Il sait que cela lui suffit quand il souffre et qu’il est abaissé par la croix, de sorte qu’il devient d’autant plus anéanti. C’est ce que le Christ dit dans Jean 3.7 : « Il faut que vous naissiez de nouveau. » Pour naître de nouveau, il faut d’abord mourir et ressusciter avec le Fils de l’homme : je dis mourir, c’est-à-dire sentir la mort comme présente.

25. Ce n’est pas celui qui fait beaucoup d’œuvres qui est juste, mais celui qui, sans les œuvres, croit beaucoup en Christ.

Car la justice de Dieu ne s’acquiert pas par des actes fréquemment répétés, comme l’enseigne Aristote, mais elle est donnée par la foi. « Le juste vivra par la foi » (Rm 1.17). « En croyant du cœur, on parvient à la justice » (Rm 10.10). C’est pourquoi je veux que les mots « sans œuvres » soient compris de cette manière : Non pas que le juste ne fasse rien, mais que ses œuvres ne lui procurent pas la justice. Au contraire, sa justice crée des œuvres. Car la grâce et la foi seront répandues sans notre aide, et les œuvres suivront bientôt. « Car nul ne sera justifié devant Dieu par les œuvres de la loi » (Rm 3.20). « Car nous comptons que l’homme est justifié par la foi, sans les œuvres de la loi » (Rm 3.28), c’est-à-dire que les œuvres ne contribuent en rien à la justice.

Désormais, quiconque agit par une telle foi sait que de telles œuvres ne lui appartiennent pas, mais qu’elles sont celles de Dieu. Il ne cherche donc pas à être justifié ou glorifié par elles, mais il cherche Dieu lui-même. Sa justice par la foi au Christ lui suffit, c’est-à-dire que Christ est sa sagesse, sa justice, etc., comme le dit 1 Corinthiens 1.30. Il est lui-même l’œuvre ou l’outil du Christ (operatio seu instrumentum).

26. La loi dit : « Fais cela », et ce n’est jamais fait. La grâce dit : « Crois en lui », et tout est déjà fait.

La première partie est clairement prouvée par l’apôtre et son interprète Augustin en de nombreux endroits. Il a été suffisamment expliqué que « la loi produit la colère » et maintient tous les hommes sous la malédiction. De même, la deuxième partie est claire, à savoir que la foi justifie. La loi, comme le dit Augustin, commande ce que la foi obtient. Car par la foi, le Christ est en nous, en effet, il est un avec nous. Christ est celui qui est juste et qui a accompli tous les commandements de Dieu. C’est pourquoi nous accomplissons aussi tout par lui, depuis qu’il est devenu nôtre par la foi.

27. On pourrait à juste titre appeler l’œuvre du Christ une œuvre efficace (operans) et notre œuvre une œuvre accomplie (operatum), et ainsi dire que, grâce à l’œuvre efficace, l’œuvre accomplie plaît à Dieu.

Dès que le Christ habite en nous par la foi, il nous pousse à faire de bonnes œuvres par cette foi vivante dans ses œuvres. Car les œuvres qu’il accomplit lui-même sont l’accomplissement des commandements de Dieu et nous sont données par la foi. Si nous les regardons, nous sommes poussés à les imiter. C’est pourquoi l’apôtre dit : « Soyez donc les imitateurs de Dieu, comme des enfants bien-aimés » (Ép 5.1). C’est pourquoi les œuvres de miséricorde sont attisées par ses œuvres par lesquelles il nous a rachetés, comme le dit saint Grégoire : « Tout acte du Christ est pour nous une instruction et même un stimulant. » Si son œuvre est active en nous, elle est vivante en nous par la foi, car elle nous attire énormément. Le Cantique des cantiques dit aussi : « Entraîne-moi. Nous suivons l’odeur de tes parfums », c’est-à-dire de tes œuvres (voir Ct 1.3-4).

28. L’amour de Dieu ne trouve pas, mais crée ce qu’il aime. L’amour de l’homme ne naît que de ce qu’il trouve aimable.

La deuxième partie est claire et acceptée par tous les théologiens et philosophes, car l’objet de l’amour est sa cause, en acceptant, selon Aristote, que toute la capacité de l’âme est passive et matérielle, et qu’elle est active uniquement dans la réception de quelque chose. Ainsi, Aristote témoigne lui-même que sa philosophie est contre la théologie puisqu’en toutes choses elle cherche ce qui lui appartient et prend plutôt le bien que ne le donne.

La première partie est claire parce que l’amour de Dieu qui vit dans l’homme aime les pécheurs, les méchants, les insensés et les faibles afin de les rendre justes, bons, sages et forts. Plutôt que de chercher son propre bien, l’amour de Dieu se répand et crée le bien. C’est pourquoi les pécheurs sont « beaux » parce qu’ils sont aimés; ils ne sont pas aimés parce qu’ils sont « beaux ». Pour cette raison, l’amour de l’homme évite les pécheurs et les méchants, mais le Christ dit : « Car je ne suis pas venu appeler des justes, mais des pécheurs » (Mt 9.13). Tel est l’amour de la croix, née de la croix, qui ne se tourne pas là où elle trouve le bien pour en jouir, mais là où elle peut distribuer le bien aux pauvres et aux nécessiteux. « Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir » (Ac 20.35), dit l’apôtre. C’est pourquoi le Psaume 41.2 déclare : « Heureux celui qui agit avec discernement envers le faible! » Bien sûr, l’esprit ne peut pas naturellement s’occuper de ce qui n’est rien, c’est-à-dire des pauvres et des nécessiteux, mais seulement de ce qui est quelque chose, de ce qui est vrai et bon. C’est pourquoi il juge selon les apparences, il estime important le prestige de l’homme et juge en fonction de ce qui est apparent.

Note

1. La Réformation a par la suite reconnu que toute l’Écriture sainte est contenue dans les 66 livres de la Bible, ce qui exclut les apocryphes, notamment le Siracide cité ici par Luther; ce livre ne fait donc pas partie de l’Écriture sainte. Voir par exemple La Confession de La Rochelle, article 3, et La Confession des Pays-Bas, articles 4 et 6.