Cet article fait l’analyse critique des interprétations idéaliste de David Chilton et prétériste de Doug Wilson d’Apocalypse 19.11-21, en montrant que ce passage décrit plutôt le jugement eschatologique universel du Christ à son retour qu’une conquête spirituelle de l’Évangile ou un jugement limité à Jérusalem en 70 apr. J.-C.

Source: Une critique biblique du postmillénarisme. 5 pages. Traduit par Paulin Bédard

Une critique biblique du postmillénarisme (6) Apocalypse 19.11-21 - Le jour du jugement

Ce sixième article fait partie d’une série comportant les neuf articles suivants, plus une annexe :

  1. Introduction
  2. Les caractéristiques du postmillénarisme
  3. Matthieu 28.18-20 et la grandeur de la grande mission
  4. 1 Corinthiens 15.24 et la fin
  5. Apocalypse 20.7-20 et la grandeur de la grande séduction
  6. Apocalypse 19.11-21 et le jour du jugement
  7. Ce monde non ressuscité n’est pas ma patrie
  8. Quand viendra le Royaume?
  9. Synthèse, implications et conclusion
  10. Annexe – Une réponse à Doug Wilson
  1. L’idéalisme de Chilton
  2. Le prétérisme de Wilson

Tout au long de l’ère chrétienne, les exégètes ont largement convenu qu’Apocalypse 19.11-21 décrit une bataille à l’échelle mondiale au cours de laquelle Jésus, lors de sa seconde venue, anéantira toutes les nations, tous les peuples, tous les rois et toutes les armées qui ne se seront pas repentis, dans le cadre d’un jugement impitoyable. Cette interprétation pose un problème aux postmillénaristes, qui croient (malgré Ap 20.7-10) que le Seigneur reviendra sur une terre christianisée où le seul ennemi restant sera la mort. Les postmillénaristes contournent cette difficulté de deux manières : soit ils spiritualisent la bataille mondiale d’Apocalypse 19.11-21 et la transforment en une conquête sotériologique qui s’étend sur la période entre les deux avènements du Christ (approche idéaliste ou allégorique), soit ils la localisent à Jérusalem en l’an 70 (approche prétériste). Chilton et Wilson représentent respectivement chacune de ces approches dans leurs commentaires sur l’Apocalypse.

1. L’idéalisme de Chilton⤒🔗

Au début de son exposé sur Apocalypse 19.11-21, Chilton affirme :

« Saint Jean ne décrit pas la seconde venue du Christ à la fin du monde. Il décrit la progression de l’Évangile à travers le monde, la proclamation universelle du message du salut, qui suit la première venue du Christ.1 »

Ce schéma idéaliste doit s’imposer au texte avec une force considérable, car les descriptions macabres du jugement, de la guerre, du sang, du massacre, du châtiment, du règne d’une main de fer, du piétinement, de la fureur, de la colère, du carnage et des oiseaux de proie se repaissant de chair qui apparaissent dans ces versets — en particulier dans leurs allusions à l’Ancien Testament — se prêtent difficilement à une interprétation qui les transforme en images du salut. Ce passage emprunte abondamment aux images de destruction punitive de l’Ancien Testament (par exemple, Ps 2.9; És 11.4; 63.1-6; Éz 39.17-20; Os 6.5) pour décrire le jugement des méchants. Les descriptions de Jean concernant le châtiment ne peuvent pas servir de prédictions de conversion.

Un élément crucial de la thèse de Chilton est l’idée selon laquelle « l’épée » (ῥομφαία) de Jésus qui sort « de sa bouche » (ἐκ τοῦ στόματος αὐτοῦ) pour « frapper les nations » avec elle (Ap 19.15) est un instrument de salut. Selon Chilton, le fait que l’épée frappe les nations désigne « la conversion des nations […] alors que le Christ envoie ses anges/ministres à travers le monde pour rassembler les élus2 ». Dans Apocalypse 19.21, après que la bête et le faux prophète ont été jetés dans l’étang de feu, les autres incrédules de toute la terre sont « tués » par Jésus « avec l’épée » (ἐν τῇ ῥομφαίᾳ) qui sort « de sa bouche » (ἐκ τοῦ στόματος αὐτοῦ). Chilton affirme que cela prédit « le message de l’Évangile, l’épée qu’est la Parole de l’Esprit », qui « sort de la bouche du Christ et détruit ses ennemis en les convertissant3 ». L’interprétation allégorique de Chilton contredit cependant la fonction punitive de l’épée dans l’Apocalypse. En Apocalypse 2.16 (voir aussi Ap 2.12; 1.16), Jésus déclare aux hérétiques de Pergame que, s’ils ne se repentent pas, « je viendrai à toi bientôt et je les combattrai avec l’épée de ma bouche » (πολεμήσω μετ᾽ αὐτῶν ἐν τῇ ῥομφαίᾳ τοῦ στόματός μου). Chilton lui-même reconnaît que ce texte parle de « jugement » et de « destruction4 ». En Apocalypse 19.15, l’épée qui sort de la bouche du Christ exécute la vengeance prophétisée dans le Psaume 2.9 et dans Ésaïe 11.4. Dans Apocalypse 19.21, cette même épée met à mort tous les adorateurs de l’antichrist, dont les noms ne sont pas inscrits dans le livre de vie (Ap 13.8; 17.8)5. Beale commente ainsi l’interprétation de Chilton :

« Dire que la “mise à mort” des disciples de l’antichrist “par l’épée sortant de sa bouche [celle du Christ]” (19.21) fait référence à leur conversion revient à inverser le sens d’Apocalypse 19.11-19, celui des allusions punitives de l’Ancien Testament qui y figurent, et plus particulièrement des images du Psaume 2.9 et d’Ésaïe 11.4, tant dans leurs contextes originaux que, surtout, dans leur utilisation antérieure en Apocalypse 1.16 et 2.12, 16.6 »

De plus, une forme du verbe πολεμήσω (« je ferai la guerre ») en Apocalypse 2.16 apparaît en Apocalypse 19.11 comme l’un des deux verbes de l’énoncé thématique résumant l’activité du Christ tout au long du passage : « il juge » et « il fait la guerre » (πολεμεῖ). Sur quelle base Chilton détermine-t-il que la guerre décrite en Apocalypse 19.11-21 est salvifique plutôt que punitive? Il a pourtant lui-même reconnu que la guerre menée avec l’épée en Apocalypse 2.16 représente un jugement et non un salut. Aucune des occurrences du verbe πολεμέω (« faire la guerre ») dans l’Apocalypse ne désigne une conversion (Ap 2.16; 12.7 [2 fois]; 13.4; 17.14; 19.11). Il en va de même pour toutes les occurrences de πόλεμος (« guerre »), le nom apparenté (Ap 9.7, 9; 11.7; 12.7, 17; 13.7; 16.14; 19.19; 20.8).

Chilton impose arbitrairement aux mots et aux images prophétiques des significations qui servent à soutenir son édifice eschatologique. Un autre exemple devrait suffire. Dans Apocalypse 19.13, le Christ est revêtu d’un manteau trempé de sang, une allusion aux vêtements ensanglantés du juge divin des nations dans Ésaïe 63.1-3 : « Des vêtements de couleur vive… des habits rouges… des vêtements comme ceux de celui qui foule au pressoir… leur sang a jailli sur mes vêtements. »7 La scène est celle d’une vengeance sanglante. Dans son commentaire sur Apocalypse 19.13, Chilton concède d’abord que « le sang est, manifestement, celui des ennemis du Christ », mais il revient aussitôt à une allégorisation spéculative qui culmine dans le triomphalisme postmillénariste :

« Dans un certain sens, le manteau ensanglanté est également taché par le sacrifice que le Christ a fait de lui-même. Car la vision est véritablement une allégorie de l’incarnation. […] Nous y trouvons non seulement une allégorie de son incarnation, mais aussi de son expiation, de sa résurrection, de son ascension et de son intronisation. Ce n’est pas “seulement” l’histoire du déversement de la colère sur Israël. C’est l’histoire de Jésus-Christ, le Roi des rois. Nous voyons ici l’avènement du Fils de l’homme : les cieux s’ouvrent, et il descend sur terre pour livrer bataille à ses ennemis; couvert de sang, il remporte la victoire.8 »

Chilton transforme Apocalypse 19.13 en une allégorie du salut, tout en affirmant que le langage de ce verset raconte « l’histoire du déversement de la colère ». Sa dernière phrase serait exacte s’il ne l’avait pas entendue de manière allégorique. Le verset 13 dépeint en réalité une image apocalyptique de vengeance eschatologique.

2. Le prétérisme de Wilson←⤒🔗

Wilson évite les difficultés qui affligent l’interprétation postmillénariste classique d’Apocalypse 19.11-21, mais son cadre prétériste est tout aussi indéfendable. Il écrit :

« Dans ce passage, le Christ vient pour “juger et faire la guerre”. On suppose généralement (et à tort) qu’il s’agit d’une description du retour du Christ, mais il existe de bonnes raisons de continuer à croire qu’il s’agit plutôt de son jugement sévère contre Jérusalem en 70 apr. J.-C.9 »

Au contraire, c’est l’un des nombreux passages qui s’opposent à la possibilité que le livre de l’Apocalypse traite du jugement de Dieu sur Jérusalem en 70 apr. J.-C.

Dans la phrase d’introduction de son exposé sur Apocalypse 19.11-21, Wilson écrit, de manière quelque peu déroutante : « Peu de passages de l’Apocalypse font l’objet d’un consensus quasi universel parmi tous les exégètes, mais celui-ci en fait partie.10 » Son analyse de l’histoire de l’exégèse est ici tout à fait pertinente. Pourtant, en localisant (à Jérusalem) la guerre mondiale décrite dans ce passage, Wilson se place résolument en dehors du consensus historique auquel il fait lui-même référence.

Wilson passe sous silence la portée universelle du combat, au cours duquel Jésus, à son retour, frappera « les nations » (Ap 19.15). Wilson ne commente pas Apocalypse 19.15, qui mériterait pourtant une remarque de sa part; on ne comprend donc pas clairement comment τὰ ἔθνη (« les nations ») pourrait faire référence à Jérusalem. Il ne justifie pas non plus le fait de limiter à Jérusalem la référence aux « rois de la terre et à leurs armées » (Ap 19.19). « Tous » les incroyants de la terre sont tués lors de cette bataille (Ap 19.17-21), et pas seulement ceux de Jérusalem. De l’avis général, y compris celui de Wilson, Apocalypse 16.14 décrit la même bataille, à laquelle participent « les rois de toute la terre ». L’Apocalypse exclut catégoriquement la localisation proposée par Wilson.

Les passages de l’Ancien Testament évoqués en Apocalypse 19.11-21 ne jouent pas non plus en faveur de l’interprétation de Wilson. Le Psaume 96.13 (repris en Ap 19.11) parle du jugement sur « la terre », « le monde » et « les peuples »11. Wilson lui-même cite, dans des passages successifs, Ésaïe 11.4, le Psaume 2.9 et Ésaïe 63.1-6, où, comme il le fait remarquer à juste titre, « ce jugement [en Ap 19.11-21] est prédit ». C’est vrai. Mais ces prédictions de l’Ancien Testament ont un caractère irréductiblement universel. Dans Ésaïe 11.4, le Christ frappe « la terre » de sa verge de fer12. Dans le Psaume 2.9, il brise en morceaux « les nations » (LXX : ἔθνη) déchaînées « aux extrémités de la terre » (Ps 2.8). Dans Ésaïe 63.1-6, il piétine « les peuples », tels qu’« Édom » et « Botsra ».

Chilton reconnaît la portée universelle de cette bataille, mais il la spiritualise ou la transforme à tort en image du salut, et l’étend à toute la période comprise entre les deux venues du Christ. Wilson, quant à lui, identifie correctement cette guerre macabre comme un jugement sévère contre les ennemis de Dieu, mais il la limite à tort à Jérusalem. Aucun de ces deux interprètes ne prête une attention suffisamment rigoureuse et approfondie au texte de l’Apocalypse13.

Que permettent d’accomplir ces interprétations forcées d’Apocalypse 19.11-21 à la lumière des implications pourtant évidentes d’Apocalypse 20.7-10? La séduction universelle prophétisée dans ce dernier passage, selon la conception postmillénariste et amillénariste du millénium, créera sur terre une situation dans laquelle le Christ, lors de son retour, devra soumettre une multitude de personnes tombées sous l’emprise de Satan. Une confrontation mondiale entre le Christ et ses innombrables ennemis, telle que celle décrite en Apocalypse 19.11-21, est précisément ce que l’on doit attendre lors de la parousie. De fait, aussi bien dans le postmillénarisme que dans l’amillénarisme, Apocalypse 20.9 décrit précisément un tel affrontement mondial lors du retour du Christ.

La suite se trouve dans l’article intitulé Ce monde non ressuscité n’est pas ma patrie.

Notes

1. David Chilton, The Days of Vengeance: An Exposition of the Book of Revelation [Les jours de la vengeance : commentaire sur le livre de l’Apocalypse], Horn Lake, MS, Dominion Press, 2006, p. 481-82.

2. Chilton, The Days of Vengeance [Les jours de la vengeance], p. 485.

3. Chilton, The Days of Vengeance [Les jours de la vengeance], p. 491.

4. Chilton, The Days of Vengeance [Les jours de la vengeance], p. 109.

5. Thomas R. Schreiner, « Revelation » [Apocalypse], dans Hebrews-Revelation [Hébreux à Apocalypse], ESVEC 12, Wheaton, IL, Crossway, 2018, p. 670.

6. G. K. Beale, The Book of Revelation: A Commentary on the Greek Text [Le livre de l’Apocalypse : commentaire du texte grec], NIGTC, Grand Rapids, Eerdmans, 1999, p. 971.

7. G. K. Beale, The Book of Revelation [Le livre de l’Apocalypse], p. 957.

8. Chilton, The Days of Vengeance [Les jours de la vengeance], p. 484.

9. Douglas Wilson, When the Man Comes Around: A Commentary on the Book of Revelation [Quand le Fils de l’homme viendra : commentaire sur le livre de l’Apocalypse], Moscow, Idaho, Canon, 2019, p. 224.

10. Wilson, When the Man Comes Around [Quand le Fils de l’homme viendra], p. 223.

11. Bien que הָאָרֶץ puisse signifier « le pays » ou « le sol » dans certains contextes, son parallélisme avec תֵּבֵל (« le monde ») confirme que « la terre » est bien son sens ici.

12. אֶרֶץ désigne la terre entière tout autant en Ésaïe 11.4 qu’en Ésaïe 11.9.

13. Peter J. Leithart (Revelation 12-22 [Apocalypse 12-22], ITC, New York, T&T Clark, 2018, p. 269-98) adopte une approche prétériste-idéaliste d’Apocalypse 19.11-21. Il spiritualise la guerre et se montre incapable d’en identifier la référence historique avec beaucoup de « précision ou de certitude » (p. 293). Il interprète cette bataille de manière typologique comme la « conquête » qui suit l’« exode » d’Apocalypse 18.4 (p. 293-294). Il situe temporellement cette bataille quelque part entre la destruction de Jérusalem en l’an 70 apr. J.-C. et le millénium, dont il situe approximativement le début vers la fin du premier siècle. Il résume ainsi : « Apocalypse 19.11-21 décrit l’Église qui sort des ruines de Jérusalem et de la Judée pour conquérir le monde entier » (p. 295). Cependant, bien avant la chute de Jérusalem sous les coups de Rome en l’an 70 apr. J.-C., l’Église était déjà sortie de Jérusalem et de la Judée et avait porté l’Évangile au monde entier, accomplissant ainsi Matthieu 24.14, 28.19-20 et Actes 1.8 (voir la section 2.1 dans l’original, correspondant à l’article intitulé Matthieu 28.18-20 et la grandeur de la grande mission). Ce n’est pas la destruction de Jérusalem, mais la croix, qui a donné le coup d’envoi à la mission victorieuse de l’Église auprès des nations. Au moment où Jérusalem est tombée, l’Évangile avait déjà, pour ainsi dire, « conquis le monde entier », depuis déjà une génération, avec un succès remarquable. Les événements de l’an 70, aussi importants qu’ils aient pu être par ailleurs, n’ont toutefois donné aucun nouvel élan à la trajectoire missionnaire de l’Église, laquelle était déjà entièrement définie et propulsée par la croix du Christ.