Cet article présente une réfutation exégétique et grammaticale du postmillénarisme selon lequel la grande mission (Matthieu 28.18-20) exigerait une christianisation globale et des conversions de nations entières avant le retour du Christ. L'ordre de Jésus vise en réalité le salut d'individus issus de tous les peuples, sans garantir un triomphe mondial avant la parousie.

Source: Une critique biblique du postmillénarisme. 5 pages. Traduit par Paulin Bédard

Une critique biblique du postmillénarisme (3) Matthieu 28.18-20 - La grandeur de la grande mission

Ce troisième article fait partie d’une série comportant les neuf articles suivants, plus une annexe :

  1. Introduction
  2. Les caractéristiques du postmillénarisme
  3. Matthieu 28.18-20 et la grandeur de la grande mission
  4. 1 Corinthiens 15.24 et la fin
  5. Apocalypse 20.7-20 et la grandeur de la grande séduction
  6. Apocalypse 19.11-21 et le jour du jugement
  7. Ce monde non ressuscité n’est pas ma patrie
  8. Quand viendra le Royaume?
  9. Synthèse, implications et conclusion
  10. Annexe – Une réponse à Doug Wilson

En Matthieu 28.19, Jésus ordonne à ses disciples de « faire de toutes les nations des disciples » (μαθητεύσατε πάντα τὰ ἔθνη). Le succès de cette mission est garanti à la fois parce que celui qui confie cette mission possède toute autorité dans les cieux et sur la terre (Mt 28.18) et parce qu’il promet d’être avec son Église jusqu’à la fin, tandis qu’elle accomplit sa mission (Mt 28.20). Jésus-Christ, le Roi, n’a pas confié à son peuple une tâche qu’il ne pourrait accomplir.

Toutes les visions eschatologiques s’accordent avec le paragraphe précédent. Pourtant, les postmillénaristes insistent sur le fait que seule leur eschatologie rend justice à la grandeur de la grande mission 1. Bahnsen écrit : « Ce qui distingue donc le postmillénariste biblique de l’amillénarisme et du prémillénarisme, c’est sa conviction que l’Écriture enseigne le succès de la grande mission.2 » Le postmillénariste estime que la grande mission aura été un échec si la terre n’est pas « remplie de la connaissance de l’Éternel comme les eaux recouvrent le fond de la mer » (És 11.9) avant le retour du Christ. L’argument porte sur la signification supposée de la clause impérative « faites de toutes les nations des disciples » (Mt 28.19). Les postmillénaristes soutiennent que cette phrase envisage la conversion de groupes ethniques entiers, la christianisation de toutes les nations en tant que nations.

Cette interprétation semble plausible à première vue. Après tout, l’expression « les nations » (τὰ ἔθνη) désigne des groupes de personnes3. De plus, « toutes les nations » (πάντα τὰ ἔθνη) suit le verbe « faire des disciples » (μαθητεύσατε) en tant que complément d’objet direct. Ainsi, en déduisent les postmillénaristes, Jésus ne se contente pas de commander à son Église de faire des disciples parmi les individus au sein des nations; il nous ordonne plus spécifiquement de faire des disciples parmi les nations en tant que nations4. Bahnsen déclare : « L’Église va de l’avant, non pas simplement pour combattre (avec des conversions ponctuelles ou sporadiques d’un endroit à l’autre), mais pour remporter une victoire incroyable (à savoir, faire des disciples parmi les nations en tant que telles).5 » Une nation dont la population chrétienne ne représente que 50 % de la population, par exemple, n’est pas encore formée en disciples. Pour le postmillénariste, Matthieu 28.18-20 exige une exhaustivité tant nationale que mondiale : Jésus convertira la grande majorité de chaque groupe ethnique sur terre avant son retour.

Cependant, ni la grande mission dans son ensemble ni l’expression « faites de toutes les nations des disciples » en particulier, ne soutiennent l’hypothèse selon laquelle les prophéties d’allégeance universelle au Christ doivent s’accomplir avant son retour.

Premièrement, « faire de toutes les nations des disciples » n’implique pas une exhaustivité à l’échelle nationale. La même construction apparaît dans Actes 8.40, où le complément d’objet direct « toutes les villes » (τὰς πόλεις πάσας) suit le verbe « évangélisa » (εὐηγγελίζετο) dans la phrase « il évangélisa toutes les villes »6.

Luc ne veut pas dire que Philippe a prêché à la majorité des habitants de chaque ville pendant son séjour là-bas. « Évangéliser toutes les villes » n’implique pas une couverture totale de la ville; cela décrit simplement le fait de prêcher aux gens dans toutes les villes (NBS : « Il annonçait la bonne nouvelle dans toutes les villes »). De même, « faire de toutes les nations des disciples » n’implique pas une couverture nationale; cela décrit simplement le fait de former des disciples parmi les gens de toutes les nations.

Deuxièmement, « toutes les nations » n’implique pas une couverture mondiale. Les postmillénaristes le reconnaissent intuitivement dans Matthieu 24.14, qui utilise la même expression : « Cette bonne nouvelle du royaume sera prêchée dans le monde entier, pour servir de témoignage à toutes les nations [πᾶσιν τοῖς ἔθνεσιν]. » Les postmillénaristes comprennent à juste titre que cette prophétie s’est accomplie au cours de la génération des apôtres (Mt 24.34). Cependant, ils n’imaginent pas que l’Évangile ait littéralement atteint toutes les nations du monde — et ils ne suggèrent certainement pas qu’il ait été proclamé dans l’ensemble de chaque nation — pendant l’ère apostolique. Ils n’attribuent ni une portée mondiale ni une portée nationale à la proclamation de l’Évangile à « toutes les nations » prédite en Matthieu 24.14.

Troisièmement, Jésus n’a pas ordonné à ses disciples de faire des disciples parmi les nations en tant que nations (les nations en tant que telles). L’expression « faites de toutes les nations des disciples » renvoie implicitement à des individus; elle signifie « faites des disciples parmi les individus de toutes les nations »7.

Ésaïe fournit le cadre permettant de comprendre l’afflux eschatologique de « toutes les nations ». Le prophète prédit en Ésaïe 2.2 que dans les derniers jours, « toutes les nations » (כָּל־הַגּוֹיִם; LXX : πάντα τὰ ἔθνη) afflueront vers la montagne haute et sainte de Dieu, et Ésaïe 66.18 utilise les mêmes termes hébreux et grecs pour parler du rassemblement de « toutes les nations ». Ésaïe veut-il dire que les nations viendront en tant que nations? Non. Sa prophétie clarificatrice en Ésaïe 66.19-20 indique que les nations elles-mêmes resteront sur place tandis que des convertis individuels « du milieu de toutes les nations » (מִכָּל־הַגּוֹיִם ; LXX : ἐκ πάντων τῶν ἐθνῶν) afflueront hors des nations vers la ville ou montagne sainte de Dieu à la suite d’« efforts missionnaires8 ». Les prophéties d’Ésaïe se sont ici accomplies dans la nouvelle alliance, dans la « grande foule » de convertis individuels « de [ἐκ] toutes les nations [παντὸς ἔθνους] » (Ap 7.9)9.

Dans Matthieu 28.19, Jésus utilise le langage d’Ésaïe concernant « toutes les nations » pour ordonner l’accomplissement de la vision missionnaire du prophète. Le reste de la grande mission confirme que la mission de l’Église consistant à faire des disciples, comme celle décrite en Ésaïe 66.19-20, vise des personnes plutôt que des entités politiques. Immédiatement après avoir donné l’ordre de « faire de toutes les nations des disciples », notre Seigneur précise ce qu’il entend par là : « en les baptisant […] en leur enseignant… » (Mt 28.19-20). « Les » (αὐτούς) est un pronom personnel masculin qui ne désigne pas les nations en tant que telles, puisque ἔθνη (« nations ») est un nom neutre, mais les individus issus de ces nations10. Si l’auteur avait voulu décrire « la conversion collective de groupes nationaux », alors « αὐτά, le pronom neutre pluriel, aurait été utilisé plutôt que αὐτούς11 ». L’antécédent de « les », à savoir les personnes, est implicite dans la clause « faites de toutes les nations des disciples »12. En effet, les objets de la formation de disciples que Jésus a en vue sont des personnes en tant que personnes, celles qui peuvent être baptisées au nom du Dieu trinitaire et à qui l’on peut enseigner l’obéissance, car « le baptême et l’instruction à l’obéissance font partie du discipulat13 ». Une nation en tant que nation ne peut pas faire l’expérience du discipulat personnel dont il est question, pas plus qu’elle ne peut recevoir le baptême trinitaire. Le propos n’est pas de dire qu’il ne puisse exister de nation véritablement chrétienne à notre époque. Le propos est que Matthieu 28.18-20 n’envisage rien de tel. Le but de la grande mission, conclut Carson, « est de faire des disciples de tous les hommes partout, sans distinction14 ».

Quatrièmement, l’ère apostolique a vu le succès de la grande mission. Lorsque Jean a écrit l’Apocalypse, le Christ avait déjà « racheté » « une grande foule que nul ne pouvait compter » « de toute [πάσης] tribu, langue, peuple et nation [ἔθνους] » (Ap 5.9; 7.9). De plus, l’apôtre des nations a déclaré vers la fin de sa vie non seulement que l’Évangile avait été « prêché à toute créature » (Col 1.23), mais aussi qu’« il porte des fruits et fait des progrès dans le monde entier » (Col 1.6)15. L’Évangile « est allé par toute la terre… jusqu’aux extrémités du monde » (Rm 10.18), portant partout où il allait le fruit de nouveaux disciples. Gaffin dit : « Paul considère que la propagation et le triomphe mondial de l’Évangile se sont déjà accomplis à son époque.16 » De plus, Luc présente le même récit dans les Actes, qui « raconte une histoire complète; il documente la réalisation effective de la vaste promesse d’Actes 1.8 : la diffusion universelle de l’Évangile par l’intermédiaire des apôtres… s’étendant de Jérusalem (les Juifs) aux “extrémités de la terre” (Rome représentant le centre mondial des Gentils).17 » L’antécédent de « vous » dans Actes 1.8 est « les apôtres » en Actes 1.2-3. Ainsi, les apôtres eux-mêmes sont devenus « des témoins à Jérusalem, dans toute la Judée, dans la Samarie et jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac 1.8). Gaffin conclut : « En d’autres termes, le cercle de la portée universelle du triomphe de l’Évangile a été tracé par le ministère des apôtres. Dans la mesure où Dieu a révélé ses desseins, le processus ultérieur permettant de remplir ce cercle aurait pu et peut être interrompu à tout moment.18 »

La grande mission, tout comme les paraboles du grain de sénevé et du levain, nous donne l’assurance que « le Royaume de Dieu s’étend, étape par étape, jusqu’aux confins de la terre19 ». Mais ni Matthieu 28.18-20 ni aucun autre passage des Écritures ne précise dans quelle mesure « le cercle de la portée universelle du triomphe de l’Évangile », pleinement inscrite par les apôtres, doit être comblé avant que Jésus puisse revenir.

La suite se trouve dans l’article intitulé 1 Corinthiens 15.24 et la fin.

Notes

1. Voir, par exemple, Kenneth L. Gentry Jr., The Greatness of the Great Commission: The Christian Enterprise in a Fallen World [La grandeur de la grande mission : L’entreprise chrétienne dans un monde déchu], Tyler, TX, Institute for Christian Economics, 1990.

2. Greg L. Bahnsen, « The Prima Facie Acceptability of Postmillennialism » [L’acceptabilité au premier abord du postmillénarisme], The Journal of Christian Reconstruction [Le Journal de la reconstruction chrétienne] 3, 1976-1977, p. 89 (souligné dans l’original).

3. BDAG 276 (s.v. « ἔθνος », entrée 1); Moisés Silva, « ἔθνος », NIDNTTE 2:89-91.

4. Le 21 novembre 2022, Canon Press a envoyé un courriel promotionnel dont l’objet annonçait : « La grande mission n’est pas de faire des disciples ». Il citait Doug Wilson qui disait : « Notre tâche est de faire des nations de la Chine, de Taïwan, du Brésil, de l’Allemagne et des États-Unis des disciples. »

5. Bahnsen, « Prima Facie Acceptability » [L’acceptabilité au premier abord du postmillénarisme], p. 97 (souligné dans l’original).

6. D. A. Carson, « Matthew 13-28 », The Expositor’s Bible Commentary, Grand Rapids : Zondervan, 1995, p. 596.

7. Actes 8.40 est à nouveau révélateur. Philippe ne prêchait pas aux villes en tant que telles. La phrase « il évangélisait toutes les villes » contient implicitement une référence aux personnes à qui Philippe prêchait réellement.

8. Gary V. Smith (« Isaiah 40-66 », NAC 15B, Nashville, B&H, 2009, p. 750) écrit, en commentant Ésaïe 66.20 : « Grâce à ces efforts missionnaires, “toutes les nations afflueront” (2.2) vers Dieu à Sion. Ceux qui partent vers les nations étrangères lointaines reviendront à Jérusalem, amenant avec eux de nombreuses personnes venues du monde entier (cf. 60.3-11). Ces étrangers, qui deviendront des “frères” dans la foi, sont décrits comme une “offrande à Yahvé”. » Voir aussi Motyer, Isaiah [Ésaïe], p. 541-542.

9. En fin de compte, les nations de la terre, qui se trouvent en dehors de la ville bien-aimée des saints, seront trompées par Satan et dévorées par le feu pour toujours (Ap 20.7-10; voir És 60.12; 66.24). Voir le cinquième article de cette série intitulée Apocalypse 20.7-20 et la grandeur de la grande séduction.

10. Craig S. Keener, A Commentary on the Gospel of Matthew [Un commentaire sur l’Évangile de Matthieu], Grand Rapids, Eerdmans, 1999, p. 719.

11. Donald A. Hagner, « Matthew 14-28 », WBC 33B, Grand Rapids, Zondervan, 1995, p. 887.

12. Voir la section sur les antécédents omis dans Daniel B. Wallace, Greek Grammar Beyond the Basics : An Exegetical Syntax of the New Testament [Grammaire grecque au-delà des notions de base : Une syntaxe exégétique du Nouveau Testament], Grand Rapids, Zondervan, 1996, p. 339-442. Merci à Greg Thornberg pour cette référence.

13. W. D. Davies et Dale C. Allison Jr., A Critical and Exegetical Commentary on the Gospel According to Saint Matthew [Un commentaire critique et exégétique sur l’Évangile selon saint Matthieu], 3 vol., ICC, New York, T&T Clark, 2004, vol. 3, p. 686.

14. Carson, « Matthew 13-28 », p. 596.

17. Gaffin, Théonomie et eschatologie (souligné dans l’original).

19. Jean Calvin, A Harmony of the Gospels Matthew, Mark and Luke [Harmonie des Évangiles selon Matthieu, Marc et Luc], éd. David W. Torrance et Thomas F. Torrance, trad. A. W. Morrison, Calvin’s New Testament Commentary 1 [Commentaire de Calvin sur le Nouveau Testament 1], Grand Rapids, Eerdmans, 1972, p. 208. J’ai découvert cette citation, traduite différemment (« le royaume de Dieu ne cesse de croître et de s’étendre jusqu’aux confins de la terre »), dans Iain H. Murray, The Puritan Hope : Revival and the Interpretation of Prophecy [L’espérance puritaine : Réveil et interprétation de la prophétie], Carlisle, PA, Banner of Truth Trust, 1971, p. 90.