Une critique biblique du postmillénarisme (9) Synthèse, implications et conclusion
Une critique biblique du postmillénarisme (9) Synthèse, implications et conclusion
Ce neuvième article fait partie d’une série comportant les neuf articles suivants, plus une annexe :
- Introduction
- Les caractéristiques du postmillénarisme
- Matthieu 28.18-20 et la grandeur de la grande mission
- 1 Corinthiens 15.24 et la fin
- Apocalypse 20.7-20 et la grandeur de la grande séduction
- Apocalypse 19.11-21 et le jour du jugement
- Ce monde non ressuscité n’est pas ma patrie
- Quand viendra le Royaume?
- Synthèse, implications et conclusion
- Annexe – Une réponse à Doug Wilson
Le postmillénarisme ne dispose d’aucun texte biblique pour étayer son hypothèse selon laquelle « la terre sera remplie de la connaissance de la gloire de l’Éternel comme les eaux recouvrent le fond de la mer » (Ha 2.14) avant le rétablissement du royaume — c’est-à-dire le rétablissement de toutes choses — lors du retour du Christ (Mt 19.28; Ac 1.6-11; 3.20-21). Au cours du troisième quart du 20e siècle, Boettner et Kik ont tenté de maintenir cette position en vie, après que les interprétations exagérées des puritains et des postmillénaristes des 18e et 19e siècles eurent été, à juste titre, reléguées au second plan. Cependant, le manque de fondement scripturaire de cette position a conduit beaucoup de personnes à la considérer comme dépassée1.
En 1977, Rushdoony et ses compagnons reconstructionnistes ont ravivé le postmillénarisme, davantage par des appels à la mobilisation que par une véritable exégèse. Depuis lors, certains ont cherché à le soutenir par des arguments singuliers et souvent novateurs, entachés de nombreuses erreurs méthodologiques. À chaque étape, le postmillénarisme se heurte à des difficultés exégétiques. Il tend régulièrement à négliger les détails des textes bibliques ou à les interpréter de manière tendancieuse et naïve, au service d’une « vision du monde » séduisante, mais dépourvue de fondement biblique.
Quel est donc l’attrait du postmillénarisme s’il est bibliquement indéfendable? Il se concentre sur ce monde, vers lequel nos cœurs sont naturellement attirés, plutôt que sur celui à venir. Il promet le triomphe dans le temps présent, et les dirigeants du mouvement postmillénariste moderne (de Rushdoony à Wilson) encouragent leurs adeptes à se battre pour cette victoire. Le postmillénarisme rejette le repli sur soi et dénonce le défaitisme, en proposant à la place un récit plus séduisant.
Néanmoins, la conception « terrestre » du royaume du Christ propre au postmillénarisme jette les bases théologiques et spirituelles (1) d’un militantisme culturel caractérisé par des combats charnels et des stratagèmes mondains et (2) d’un christianisme nominal que North s’attend à voir se développer à l’échelle mondiale pendant la période entre les deux venues du Christ2. Le premier de ces aspects, dont une certaine forme est devenue, pour de nombreux postmillénaristes, partie intégrante de la formation des disciples, ouvre logiquement la voie au second.
L’engagement culturel, la résistance politique et l’activisme social, qui manquent d’humilité, de patience et de piété centrée sur la croix, et qui s’appuient davantage sur l’ingéniosité humaine que sur l’œuvre de l’Esprit de Dieu (Za 4.6), ont toujours constitué des tentations pour les croyants, en particulier pour ceux qui vivent dans des sociétés en déclin spirituel. Cependant, de telles entreprises charnelles, aussi ingénieuses ou stimulantes soient-elles, sont impuissantes à sauver des âmes, à sanctifier les chrétiens ou à transformer les cultures. Tous les croyants, et peut-être surtout les postmillénaristes, doivent résister à la tentation de devenir si attachés aux choses terrestres qu’ils ne sont d’aucune utilité pour le ciel (2 Co 4.18; Col 3.1-4).
Les disciples ont eux-mêmes connu cette tentation. Ils voulaient conquérir et régner avec le Messie sur la terre par des moyens conventionnels, et non par la voie de la croix (Mt 16.21-25; Mc 10.35-45). Le triomphalisme terrestre de Pierre l’a conduit à « lutter contre la chair et le sang » (Ép 6.12) et à « combattre selon la chair » (2 Co 10.3) lors de son altercation avec Malchus (Jn 18.10). Cet engagement sincère mais malavisé face à l’ennemi n’a pas préparé Pierre à la victoire spirituelle qui allait suivre plus tard cette nuit-là (18.17, 25-27), pas plus qu’il n’a fait avancer le royaume du Christ sur la terre. Pierre pensait sans doute que son esprit était tourné « vers les choses d’en haut », vers les réalités du royaume, mais à son grand désarroi, il était en réalité fixé « sur les choses terrestres » (Col 3.2; voir 2 Pi 1.3-11). Son manque de prière dans le jardin (Mc 14.32-42) a conduit à un zèle mal placé et, de là, naturellement à son reniement de Jésus — une mise en garde pour les croyants zélés qui n’ont pas encore été confrontés à de fortes tentations de renier le Christ (1 Co 10.12). Après les reniements de Pierre, Jésus a dit à Pilate : « Si mon royaume était de ce monde, mes serviteurs auraient combattu pour moi » (Jn 18.36). Voilà une parole qui tombe à point nommé pour tous ceux qui sont tentés, comme Pierre, d’instaurer le royaume et de « détruire les forteresses » en utilisant des armes de guerre charnelles (2 Co 10.4) plutôt qu’avec l’armure de Dieu (Ép 6.10-18).
Il y a, bien sûr, des moments pour combattre, rire et festoyer3. Mais il y a aussi des moments pour attendre et pleurer (Est 4.3), et Dieu étend son royaume pendant que nous semons et dormons (Mc 4.26-29). Nous menons le combat, tout comme notre Seigneur l’a fait, essentiellement par la prière et le jeûne (Mt 4.1-11; 6.13; 26.36-46; Mc 9.29; Lc 18.1-8; 22.31-32; Ac 12.5; Ép 6.18; Col 4.2-4; voir 2 Chr 20.3-12; Esd 8.21-23; Né 1.4-11). L’un des dangers de la vision postmillénariste, telle qu’elle est adoptée aujourd’hui, est qu’elle pousse le chrétien et l’Église vers un ensemble tronqué de stratégies et un ensemble incomplet de vertus.
Compte tenu de l’invraisemblance exégétique, des lacunes théologiques et des dangers spirituels du postmillénarisme, les croyants devraient rejeter « les rêves rabbiniques affirmant qu’avant le jour du jugement il y aura sur la terre un âge d’or4 » et rester à l’affût du retour imminent du Christ (Mt 24.36-25, 13; Luc 12.40; Rm 13.12; Jc 5.8; 1 Pi 4.7; 2 Pi 3.12; 1 Jn 2.18; Ap 1.1, 3; 2.16; 3.11; 22.6-7, 10, 12, 20), sachant que notre « salut » eschatologique est toujours « prêt à être révélé » (1 Pi 1.5). Les attentes triomphalistes concernant ce qui doit se produire sur la terre avant le retour de Jésus diminuent le réconfort et la motivation à la piété qui découlent de l’amour et de l’attente de son retour imminent (Mc 13.32-37; Ph 3.20; 4.5; 1 Th 1.10; 4.15-18; 5.6-11; 2 Tm 4.8; Tt 2.11-13; Hé 10.24-25; Jc 5.9; 2 Pi 3.10-12; 1 Jn 3.2-3).
Tant que le Père continue de retarder (Mt 24.48; 25.5, 19; 2 Pi 3.4) le jour de la parousie, paradoxalement fixé d’avance (Mt 24.36; Ac 1.7; 17.31), afin de laisser plus de temps pour la repentance (2 Pi 3.8-9) et d’accomplir la mesure de souffrance et de martyre divinement prédéterminée qui est assignée à l’Église (Col 1.24; Ap 6.11), nous devons hâter ce jour ultime en menant une vie pieuse (2 Pi 3.11-12)5. Et nous devons mettre à profit ce temps qui nous est accordé pour approfondir et étendre la victoire de la grande mission accomplie par les apôtres, en attendant avec ardeur la rédemption de nos corps et en priant sans cesse : « Viens, Seigneur Jésus! » (Ap 22.20; voir 1 Co 16.22; Confession de foi de Westminster XXXIII.III).
La suite se trouve dans l’article en annexe intitulé Une réponse à Doug Wilson.
Notes
1. Iain H. Murray, The Puritan Hope: Revival and the Interpretation of Prophecy [L’espérance puritaine : Réveil et interprétation de la prophétie], Carlisle, PA, Banner of Truth Trust, 1971, p. xviii) distingue l’eschatologie puritaine du postmillénarisme et critique les méthodes exégétiques des deux.
2. Pour une analyse critique du premier point rédigée par un auteur issu de ce courant, voir James B. Jordan, « The Dominion Trap » [Le piège du dominionisme], Biblical Horizons, no 15, 1990.
3. Je fais ici allusion au réseau postmillénariste Fight, Laugh, Feast [Combattre, rire et festoyer].
4. Seconde Confession helvétique, 1566, chapitre 11, paragraphe 14, La Revue Réformée, no 212, 2001/2.
5. Richard J. Bauckham, « The Delay of the Parousia » [La mise en attente de la parousie], TynBul 31, 1980, p. 3-36 ; David L. Mathewson, Where Is the Promise of His Coming? The Delay of the Parousia in the New Testament [Où est la promesse de sa venue? La mise en attente de la parousie dans le Nouveau Testament], Eugene, OR, Cascade, 2018; Thomas R. Schreiner, 1, 2 Peter, Jude [1 et 2 Pierre, Jude], NAC 37, Nashville, B&H, 2003, p. 389-391.
