Une critique biblique du postmillénarisme (5) Apocalypse 20.7-20 - La grandeur de la grande séduction
Une critique biblique du postmillénarisme (5) Apocalypse 20.7-20 - La grandeur de la grande séduction
Ce cinquième article fait partie d’une série comportant les neuf articles suivants, plus une annexe :
- Introduction
- Les caractéristiques du postmillénarisme
- Matthieu 28.18-20 et la grandeur de la grande mission
- 1 Corinthiens 15.24 et la fin
- Apocalypse 20.7-20 et la grandeur de la grande séduction
- Apocalypse 19.11-21 et le jour du jugement
- Ce monde non ressuscité n’est pas ma patrie
- Quand viendra le Royaume?
- Synthèse, implications et conclusion
- Annexe – Une réponse à Doug Wilson
Les deux principaux passages problématiques [qui présentent de grandes difficultés au postmillénarisme], tous deux tirés de l’Apocalypse, ressemblent aux deux textes de référence apparemment fondamentaux [Matthieu 28.18-20 et 1 Corinthiens 15.24-28, vus précédemment]. Apocalypse 20.7-10 (tout comme Matthieu 28.18-20) met en scène toutes les nations de la terre. Apocalypse 19.11-21 (tout comme 1 Corinthiens 15.24-28) concerne le jugement eschatologique des ennemis de Dieu.
Regardons cette fois-ci Apocalypse 20.7-10 : L’ampleur de la grande séduction.
Apocalypse 20.7-10 prophétise la séduction des nations par le diable à la fin des mille ans. Lorsque Satan sera « relâché de sa prison » (Ap 20. 7) à la fin du millénaire, il sortira « pour séduire les nations qui sont aux quatre coins de la terre [πλανῆσαι τὰ ἔθνη τὰ ἐν ταῖς τέσσαρσιν γωνίαις τῆς γῆς] […] Leur nombre est comme le sable de la mer » (Ap 20.8). Les versets 9-10 confirment que le diable réussira dans sa mission de séduire les nations. Cela signifie pour les postmillénaristes que Satan trompera les nations pendant la dernière partie de la période entre les deux avènements du Christ, retrouvant son statut de « séducteur de toute la terre » (Ap 12.9), de sorte que Jésus reviendra sur une terre qui comptera, aux quatre coins de celle-ci, des groupes de personnes trompées (qui ne sont pas devenues des disciples).
Dans son livre Dominion and Common Grace [La domination et la grâce commune], North reconnaît cette difficulté comme étant « le dilemme exégétique du postmillénariste » et « le problème du postmillénariste1 ». North est celui qui, parmi les postmillénaristes que je connaisse, s’approche le plus de saisir la véritable nature du problème posé par Apocalypse 20.7-10. Dans son ouvrage précité, consacré à cette question cruciale, il propose une défense de la rébellion à grande échelle qui aura lieu à la fin du millénium postmillénariste. Son argumentation, pour le moins contre-intuitive, repose sur deux prémisses : « le postmillénarisme n’exige pas que tous les gens, ni même la plupart des gens, se convertissent au Christ au dernier jour » et « le camp des saints peut être rempli et sera rempli de personnes qui présentent les signes extérieurs de la foi sans en avoir la réalité intérieure. En fait, c’est la seule façon de résoudre le dilemme exégétique du postmillénariste.2 » North cherche à répondre à deux questions embarrassantes pour ses collègues postmillénaristes : « Comment les non-croyants peuvent-ils détenir autant de pouvoir après des générations de domination chrétienne? » et « Comment un monde rempli de réprouvés peut-il être considéré comme une manifestation du royaume de Dieu sur terre?3 » Sa thèse est que, pendant la période comprise entre les deux venues de Jésus, la grâce commune produira un monde nominalement christianisé (rempli de personnes intérieurement rebelles « extérieurement obéissantes aux exigences de l’alliance, c’est-à-dire à la loi biblique ») qui s’effondrera dans l’apostasie lorsque Satan sera relâché de sa prison4. Il conclut :
« Leur rébellion grandira de l’intérieur vers l’extérieur. C’est là le sens de la libération de Satan. On assistera à une manifestation soudaine de la rébellion interne à l’alliance d’un nombre incalculable de citoyens autrefois vertueux — vertueux en apparence5. »
La franchise rafraîchissante de North sur ce point est sans égale chez aucun autre postmillénariste, mais nous restons dans le doute, par exemple, quant à savoir si les observateurs de la loi non régénérés satisfont à l’appel à la vie de disciple envisagé dans Matthieu 28.18-20 et si un monde rempli de réprouvés vertueux en apparence accomplirait véritablement des prophéties telles qu’Ésaïe 11.9 et Habacuc 2.14. L’optimisme du postmillénarisme ne va-t-il pas plus loin que la culture et les aspects extérieurs de l’alliance?6
D’autres postmillénaristes se contentent de passer sous silence la portée globale de l’expression « les nations qui sont aux quatre coins de la terre » et détournent l’attention vers la précision « leur nombre est comme le sable de la mer » (Ap 20.8), en soulignant que cette expression restrictive n’indique pas en soi une quantité déterminée7. Il s’agit là d’une pure esquive. Cette précision vise à accentuer plutôt qu’à minimiser l’immensité innombrable de cette multitude mondiale (voir Gn 22.17-18; 32.12; Hé 11.12). Il faut déployer un effort considérable pour nier « la note d’universalité » contenue dans l’expression « les nations qui sont aux quatre coins de la terre » (voir És 11.12; Éz 7.2)8.
Puisque les postmillénaristes s’attendent, sur la base de Matthieu 28.18-20, à ce que toutes les nations deviennent des disciples pendant le millénium, la cohérence exige qu’ils s’attendent également, sur la base d’Apocalypse 20.7-10, à une séduction universelle des nations à la fin du millénium. Par souci de cohérence, ils devraient soutenir que l’expression « séduire les nations qui sont aux quatre coins de la terre » désigne la séduction de toutes les nations en tant que nations. Après tout, l’expression « les nations » (τὰ ἔθνη) désigne des peuples. De plus, « les nations qui sont aux quatre coins de la terre » (τὰ ἔθνη τὰ ἐν ταῖς τέσσαρσιν γωνίαις τῆς γῆς) est le complément d’objet direct du verbe « séduire » (πλανῆσαι). Si les postmillénaristes appliquaient ici la même méthode d’interprétation que celle qu’ils utilisent dans Matthieu 28.19, ils concluraient qu’Apocalypse 20.8 ne décrit pas simplement la séduction d’individus au sein des nations, mais prédit plus spécifiquement que Satan séduira les nations en tant que nations. De plus, dirait un postmillénariste conséquent, une nation dont seule la moitié de la population est non chrétienne, par exemple, ne peut pas encore être considérée comme séduite.
Les postmillénaristes croient que cette grande séduction aura lieu juste avant le retour du Christ. Jésus reviendrait donc sur une terre en plein déclin. Lorsque le Fils de l’homme viendra, il se pourrait bien qu’il ne trouve que peu de foi sur la terre (Lc 18.8). À tout le moins, la terre sera jonchée de nations égarées et d’un nombre incalculable de rebelles qu’il devra soumettre et détruire lors de son avènement. Un tel scénario ne cadre pas avec le principe postmillénariste selon lequel le Christ aura déjà soumis et détruit toute domination, toute autorité et toute puissance pendant son règne céleste, de sorte que la mort serait le seul ennemi restant lors de son retour.
Rappelons-nous l’affirmation précédente de Wilson selon laquelle, « alors qu’il serait facile de croire que la situation ne pourrait pas être meilleure, le Seigneur viendra9 ». Au contraire, au mieux, selon la conception postmillénariste du millénium, lorsque les conditions sur terre sembleront avoir atteint leur meilleur niveau, le diable « séduira les nations aux quatre coins de la terre […] afin de les rassembler pour la guerre » (Ap 20.8). La foule toujours plus nombreuse de ceux qui haïssent Dieu, rassemblée par Satan, finira par encercler les saints (Ap 20.9a). C’est alors que le Seigneur viendra secourir son peuple assiégé et consumer les rebelles par le feu (Ap 20.9b). Une telle perspective ressemble fort au « pessimillénarisme » que les postmillénaristes reprochent aux autres positions eschatologiques10. En réalité, le postmillénarisme exige une fin plus sombre de la période comprise entre les deux venues du Christ que le prémillénarisme historique ou que le millénarisme de la nouvelle création, puisque ces deux systèmes situent la grande séduction de Satan mille ans après la parousie11.
La suite se trouve dans l’article intitulé Apocalypse 19.11-21 et le jour du jugement.
Notes
1. Gary North, Dominion and Common Grace: The Biblical Basis of Progress [La domination et la grâce commune : le fondement biblique du progrès], Tyler, TX, Institute for Christian Economics, 1987, p. xiv-xv.
2. North, Dominion and Common Grace [La domination et la grâce commune], p. xiv-xv.
3. North, Dominion and Common Grace [La domination et la grâce commune], p. xiv-xv, 248.
4. North, Dominion and Common Grace [La domination et la grâce commune], p. xv, 249-250.
5. North, Dominion and Common Grace [La domination et la grâce commune], p. 250.
6. Un interlocuteur postmillénariste m’a suggéré qu’un monde nominalement christianisé à la fin n’exclut pas un monde véritablement christianisé à un stade antérieur. Cela signifierait toutefois que l’humanité, au cours de ses dernières générations, connaîtrait un déclin spirituel progressif (passant d’une prédominance de personnes régénérées à une prédominance de personnes non régénérées) jusqu’à ce que, à la fin, elle s’emballe et achève sa spirale descendante. Ce récit ressemble fortement au « pessimillénarisme » que les postmillénaristes raillent.
7. Voir, par exemple, Kenneth L. Gentry Jr., He Shall Have Dominion: A Postmillennial Eschatology [Il exercera la domination : une eschatologie postmillénariste], 3e éd., Chesnee, SC, Victorious Hope, 2021, p. 514-515; David Chilton, The Days of Vengeance: An Exposition of the Book of Revelation [Les jours de la vengeance : commentaire sur le livre de l’Apocalypse], Horn Lake, MS, Dominion Press, 2006, p. 519-524.
8. G. K. Beale, The Book of Revelation: A Commentary on the Greek Text [Le livre de l’Apocalypse : commentaire du texte grec], NIGTC, Grand Rapids, Eerdmans, 1999, p. 1022. Tous les exégètes, y compris les postmillénaristes, attribuent une portée mondiale à l’expression « les quatre vents » en Matthieu 24.31. Dans Apocalypse 7.1, « les quatre vents de la terre » correspondent aux « quatre coins de la terre ».
9. Douglas Wilson, Heaven Misplaced: Christ’s Kingdom on Earth [Le ciel mal placé : le royaume du Christ sur la terre], Moscow, ID, Canon, 2008, p. 15.
10. Voir, par exemple, le chapitre intitulé « Pessimillennialism » [Pessimillénarisme] dans Gary North, Millennialism and Social Theory [Millénarisme et théorie sociale], Tyler, TX, Institute for Christian Economics, 1990, p. 71-95.
11. Le millénarisme de la nouvelle création est une voie médiane entre l’amillénarisme et le prémillénarisme historique, qui situe simultanément, lors de la seconde venue, le début du millénium et celui de la nouvelle création accomplie. Cette vision hybride soutient (a) que le millénium (Ap 20.1-15) n’est que la première époque des nouveaux cieux et de la nouvelle terre éternels (Ap 21.1 à 22.5); (b) qu’aucun incroyant ne restera sur la nouvelle terre pendant le millénium, puisque tous les incroyants seront tués lors de la parousie (Ap 19.17-21) et qu’aucun pécheur ne peut entrer dans la nouvelle Jérusalem (Ap 21.27); et (c) qu’à la fin des mille ans, tous les incroyants seront ressuscités d’entre les morts, séduits, rassemblés pour la bataille, jugés devant le grand trône blanc, et jetés dans l’étang de feu qui descendra du ciel et les consumera (Ap 20.7-10 || 11-15). Voir J. Webb Mealy, After the Thousand Years: Resurrection and Judgment in Revelation 20 [Après les mille ans : la résurrection et le jugement dans Apocalypse 20], JSNTSup 70, Sheffield, JSOT Press, 1992; Mealy, New Creation Millennialism [Le millénarisme de la nouvelle création], Seattle, Amazon, 2019; Eckhard J. Schnabel, « The Viability of Premillennialism and the Text of Revelation » [La viabilité du prémillénarisme et le texte de l’Apocalypse], JETS 64, 2021, p. 785-95; Thomas R. Schreiner, Revelation [Apocalypse], BECNT, Grand Rapids, Baker Academic, 2023.
