Une critique biblique du postmillénarisme (10) Une réponse à Doug Wilson
Une critique biblique du postmillénarisme (10) Une réponse à Doug Wilson
Cet article est une annexe à une série comportant les neuf articles suivants :
- Introduction
- Les caractéristiques du postmillénarisme
- Matthieu 28.18-20 et la grandeur de la grande mission
- 1 Corinthiens 15.24 et la fin
- Apocalypse 20.7-20 et la grandeur de la grande séduction
- Apocalypse 19.11-21 et le jour du jugement
- Ce monde non ressuscité n’est pas ma patrie
- Quand viendra le Royaume?
- Synthèse, implications et conclusion
- Annexe – Une réponse à Doug Wilson
- Une auto-tamponneuse dans un derby de démolition
- Un universalisme involontaire
- Distinguer correctement le « déjà » et le « pas encore »
- La Nouvelle Jérusalem n’est pas encore là
- « Le moment précis » n’est pas encore venu
- Anticiper son héritage
- Le succès de la grande mission
- Un second regard sur la perspective de Doug
- L’aveu de Doug : le cœur du postmillénarisme
- Le supermarché reste bien approvisionné
« Le postmillénarisme ne dispose d’aucun texte biblique pour étayer son hypothèse selon laquelle “la terre sera remplie de la connaissance de la gloire de l’Éternel, comme les eaux recouvrent le fond de la mer” (Ha 2.14) avant le retour du Christ. »
« La royauté eschatologique du Christ commence dès sa première venue et culmine avec sa résurrection et son ascension. Dès l’exaltation du Christ et à partir de celle-ci, “Dieu a tout mis sous ses pieds et l’a donné pour chef suprême à l’Église” (Ép 1.22; voir le verset 20). Il s’agit d’une déclaration eschatologique clé. […] Toute la période comprise entre son exaltation et son retour, et non pas seulement un segment vers la fin, est la période de la royauté eschatologique du Christ, exercée de manière ininterrompue » (Richard Gaffin).
Je remercie Doug Wilson pour son aimable réponse1 à ma critique du postmillénarisme2 et pour m’avoir donné l’occasion d’approfondir ce sujet.
Malgré sa promesse d’aborder sept points critiques, la réponse de Doug me laisse sur ma faim quant à un véritable dialogue de fond. Plutôt que de se confronter à l’exégèse de l’un ou l’autre de mes arguments, Doug interagit de manière sélective avec quelques phrases isolées, en évitant complètement les deux défis lancés par mon article : (1) réhabiliter les principaux textes bibliques qui servent de piliers au postmillénarisme et (2) répondre aux passages qui lui sont problématiques.
1. Une auto-tamponneuse dans un derby de démolition
Doug observe avec justesse, et semble le déplorer, que les discussions sur l’eschatologie ressemblent souvent à des « autos tamponneuses entre paradigmes », dépourvues de véritable échange et de débat significatif. Selon lui, cela se produit lorsque nous ne parvenons pas à discuter, pour reprendre ses termes, « de nos présupposés de base, de la manière dont nous les justifions et de la question de savoir à qui incombe la charge de la preuve », ce qui donne lieu à des conversations dépourvues de profondeur.
J’ai proposé une alternative au discours « auto-tamponneuse » en rédigeant une critique approfondie fondée sur la grammaire et la syntaxe des Écritures mêmes que Doug a désignées comme étant au cœur de ses hypothèses eschatologiques. Pourquoi alors s’est-il présenté au « derby de démolition », auquel j’avais invité tous les postmillénaristes, au volant de son auto-tamponneuse? Pour démontrer que son paradigme ne se heurte pas simplement à la dure réalité du texte biblique, il devait montrer en quoi mon exégèse présentait des lacunes.
Au lieu de cela, Doug a cherché à établir ses hypothèses fondamentales ailleurs. Examinons ses arguments pour voir si les fondements tiennent la route.
2. Un universalisme involontaire
Doug identifie très tôt la thèse de mon article :
« Le postmillénarisme ne dispose d’aucun texte biblique pour étayer son hypothèse selon laquelle “la terre sera remplie de la connaissance de la gloire de l’Éternel, comme les eaux couvrent le fond de la mer” (Ha 2.14) avant le rétablissement du royaume — c’est-à-dire le rétablissement de toutes choses — lors du retour du Christ. »
En réponse, au lieu d’essayer de réhabiliter les textes de référence traditionnels, Doug se résigne à ancrer le postmillénarisme sur Jean 3.16-17. Il déclare que le fondement du postmillénarisme est « l’amour de Dieu pour le monde tel qu’il s’exprime à la croix du Christ », concluant : « L’amour de Dieu pour ce monde brisé est le socle. Tout le reste en découle. »
Tout en cherchant à mettre au jour le socle biblique insaisissable du postmillénarisme dans ces passages, Doug tente de mélanger l’arminianisme et le calvinisme, et plaide ainsi, sans le vouloir, en faveur de l’universalisme :
« Je partage l’avis des évangéliques arminiens selon lequel l’amour de Dieu, tel qu’il s’exprime dans l’expiation, est un amour qui s’étend au monde entier (1 Jean 2.2). Je partage également l’avis des évangéliques calvinistes selon lequel l’amour de Dieu, tel qu’il s’exprime à la croix du Christ, est un amour qui assure le salut de l’objet de cet amour (Jean 6.44). Mettez ces deux vérités ensemble et vous obtenez un fondement postmillénariste solide et profond. »
En réalité, mettez ces deux affirmations ensemble et vous obtenez l’universalisme. Les arminiens croient que l’amour de Dieu, tel qu’il s’exprime dans l’expiation, est un amour universel et sans distinction qui s’étend de la même manière à chaque personne sans exception. Doug affirme donc, à la fin de sa deuxième affirmation, que l’amour de Dieu tel qu’il s’exprime à la croix est un amour universel et sans distinction qui assure le salut de son objet, c’est-à-dire le salut de chaque personne sans exception.
En plus du faux pas théologique de Doug, on se heurte à des difficultés exégétiques. Prenons par exemple l’expression clé « afin que le monde soit sauvé » dans Jean 3.17. Elle n’implique pas que la majorité du « monde » sera sauvée, pas plus que l’expression analogue « afin que vous soyez sauvés » dans Jean 5.34 n’implique que la majorité de l’auditoire du Christ (« vous ») serait sauvée. Les deux versets utilisent la même construction : ἵνα (« afin que ») suivi du subjonctif aoriste passif de σῴζω (« soit sauvé »). Dans le deuxième verset, le « vous » pluriel désigne ceux qui « cherchaient encore plus à le faire mourir » (Jn 5.18; voir Jn 5.35-47). Par conséquent, Jean 3.17, à la lumière de Jean 5.34, remet en fait en cause la croyance selon laquelle la majorité du « monde » sera sauvée.
Les passages faisant référence au salut ou au Sauveur du monde (Jn 3.16-17; 12.47; 1 Jn 2.2; 4.14) n’impliquent pas que la majorité de l’humanité sera sauvée. Il n’est pas nécessaire de détourner le sens littéral de textes tels que Matthieu 7.13-14 : « Large est la porte et spacieux est le chemin qui mène à la perdition, et il y en a beaucoup qui entrent par là. Mais étroite est la porte et resserré le chemin qui mènent à la vie, et il y en a peu qui le trouvent » (voir Mt 20.16; 22.14; Lc 13.23-24; 18.8).
L’amour de Dieu pour le monde, tel qu’il s’exprime à la croix, ne peut pas plus soutenir le postmillénarisme qu’il ne peut soutenir l’universalisme. J’admets que Doug n’est pas un universaliste, tout en me réservant le droit de remettre en question sa clarté sur l’expiation définie, s’il concède qu’il n’a pas trouvé en Jean 3.16-17 le texte recherché établissant son hypothèse selon laquelle « la terre sera remplie de la connaissance de la gloire de l’Éternel comme les eaux couvrent le fond de la mer » (Ha 2.14) avant « la résurrection des justes » (Luc 14.14).
3. Distinguer correctement le « déjà » et le « pas encore »
Selon Doug, les non-postmillénaristes affirment que la soumission future de toutes choses au Second Homme, cette soumission que « nous ne voyons pas encore maintenant » (Hé 2.8), « ne se réalisera jamais ». Il déclare : « Il m’est difficile d’accepter d’y croire tout en affirmant qu’elle ne se réalisera jamais. » Bien sûr, personne ne croit qu’elle « ne se réalisera jamais ». Les non-postmillénaristes reconnaissent simplement que la soumission de toutes choses au dernier Adam mentionnée dans Hébreux 2 n’est « pas encore » visible (Hé 2.8), qu’elle attend son accomplissement dans « le monde à venir » (Hé 2.5).
Doug semble tout aussi inconscient de l’existence d’autres paradigmes que le sien lorsqu’il affirme : « Il semble vraiment étrange de se réjouir d’un règne sur les ennemis du Seigneur dont ses ennemis n’entendraient jamais parler. » Là encore, tout chrétien croyant en la Bible s’attend à ce que tous les ennemis de Jésus finiront par « entendre parler » de son règne. La seule question qui se pose est : « Quand? Avant le retour du Christ ou lors de son retour? » Doug part du principe que, si les ennemis du Christ ne sont pas confrontés à sa royauté de manière nouvelle et spectaculaire avant le retour du Christ, son règne entre les deux avènements sera dépourvu de victoire authentique.
Doug cherche dans la mauvaise direction les signes du règne victorieux du Christ qui a déjà été inauguré. Le véritable signe se trouve dans le passé, et non dans l’avenir. La soumission « déjà » effective de toutes choses au Christ s’est pleinement déployée lorsque Dieu « a tout mis sous ses pieds » (Ép 1.22) en l’an 30 (ou 33) après J.-C. Le Christ exalté a publiquement triomphé de tous ses adversaires par la croix : « Il a dépouillé les principautés et les pouvoirs, et les a publiquement livrés en spectacle, en triomphant d’eux par la croix » (Col 2.15), lui qui, « monté au ciel, est à la droite de Dieu et à qui les anges, les pouvoirs et les puissances ont été soumis » (1 Pi 3.22). La plénitude de la victoire inaugurée, entre les deux avènements, a été assurée et réalisée lorsque le Christ ressuscité est monté sur son trône céleste.
Richard Gaffin écrit dans Théonomie et eschatologie : Réflexions sur le postmillénarisme :
« La royauté eschatologique du Christ commence dès sa première venue et culmine avec sa résurrection et son ascension. Dès l’exaltation du Christ et à partir de celle-ci, “Dieu a tout mis sous ses pieds et l’a donné pour chef suprême à l’Église” (Ép 1.22; voir le verset 20). Il s’agit d’une déclaration eschatologique clé. […] Toute la période comprise entre son exaltation et son retour, et non pas seulement un segment vers la fin, est la période de la royauté eschatologique du Christ, exercée de manière ininterrompue. »
Le règne de Jésus demeure résolument victorieux jusqu’à présent. Il reste fondamentalement triomphant à chaque instant de la période entre les deux avènements. Aucune autre soumission d’adversaires ni aucune conversion de nations n’est nécessaire pour proclamer et vivre la victoire complète du royaume inauguré. Rien ne se placera (ni ne pourrait d’ailleurs se placer) sous les pieds du Christ à un moment futur de son règne déjà inauguré qui ne lui ait déjà été soumis lors de son inauguration : « toutes choses » en Éphésiens 1.22 englobe absolument tout. La soumission des ennemis du Christ ne peut pas s’accomplir davantage au cours de ce règne déjà inauguré qu’elle ne l’a déjà été.
Le règne déjà inauguré du Christ recèle assurément un potentiel non encore réalisé. Le triomphe ultime se profile à l’horizon. Des passages clés, tels que 1 Corinthiens 15.24-28 et Hébreux 2.5-8, soulignent cette soumission « pas encore » accomplie de toutes choses au Christ. Il est significatif que cette soumission future se déroule à « la fin » (1 Co 15.24) dans « le monde à venir » (Hé 2.5) et pas avant (voir les sections suivantes).
L’insistance de Doug sur le fait que cette soumission future se déroulera dans notre monde actuel contredit ces textes et distingue incorrectement la double nature de l’eschatologie du Nouveau Testament — le « déjà » et le « pas encore ». Dans ce cadre, le « déjà » se concentre sur la première venue du Christ tandis que le « pas encore » anticipe sa seconde venue. Reconnaître la solidité de la soumission « déjà » acquise de toutes choses au Christ dans le contexte de cette double perspective de l’accomplissement eschatologique nous aide à apprécier deux vérités importantes : (1) il n’y a ni besoin ni même de possibilité d’une soumission supplémentaire des ennemis du Christ pendant le règne inauguré (Ép 1.22), et (2) notre attente ardente doit se tourner exclusivement vers la soumission « pas encore » accomplie de toutes choses au Christ dans « le monde à venir » (Hé 2.5-8).
4. La Nouvelle Jérusalem n’est pas encore là
Dans la section « Can Kings Come in Too? » [Les rois peuvent-ils entrer eux aussi?], Doug suggère que la prophétie selon laquelle les rois apporteront la gloire et l’honneur des nations dans la Nouvelle Jérusalem (Ap 21.24, 26) trouvera son accomplissement dans ce monde actuel. Pour étayer son argument, il coiffe son chapeau de prétériste et identifie la Nouvelle Jérusalem d’Apocalypse 21 et 22 à l’Église sur terre telle qu’elle existe aujourd’hui.
L’interprétation prétériste des nouveaux cieux, de la nouvelle terre et de la nouvelle Jérusalem dans Apocalypse 21.1 à 22.5 est assurément l’une des particularités les plus invraisemblables de tout système eschatologique. Ce passage décrit uniquement le « pas encore », le monde à venir, car c’est alors seulement que la mort, le deuil, les pleurs et la douleur seront éradiqués (Ap 21.4); c’est alors seulement que les impénitents seront jetés dans l’étang de feu, qui est la seconde mort (Ap 21.8); c’est alors seulement que le soleil et la lune ne seront plus nécessaires (Ap 21.23-24); c’est alors seulement que la malédiction aura disparu (Ap 22.3); et c’est alors seulement que les habitants de la terre verront Jésus face à face (Ap 22.4; 1 Co 13.12).
La nouvelle Jérusalem n’est pas encore descendue du ciel (Ap 21.2, 10). Lorsque Jean envisage les rois de la terre apportant la gloire et l’honneur des nations dans la nouvelle Jérusalem (Ap 21.24, 26), en accomplissement d’Ésaïe 60, il entrevoit des événements qui se dérouleront dans le monde à venir.
5. « Le moment précis » n’est pas encore venu
Doug continue d’entendre ce qui suit lorsqu’il lit 1 Corinthiens 15.25 : « Car il doit régner, en soumettant progressivement ses adversaires, jusqu’à ce que tous ses ennemis soient mis sous ses pieds. » Il continue de supposer que la soumission des ennemis dans ce verset décrit un processus se déroulant entre les deux avènements, plutôt qu’un moment définitif situé à « la fin » (1 Co 15.24). Il néglige les preuves grammaticales qui contredisent son interprétation.
Dans la section 2.2.2 de mon article original3, je démontre de manière détaillée que « le verset dit en réalité que la soumission de tous les ennemis aura lieu à l’aboutissement du règne du Christ et non avant ». Je défends la traduction suivante : « Car il doit régner jusqu’au moment où il mettra tous ses ennemis sous ses pieds. » Il y a en effet un mot grec (οὗ) signifiant « le moment où » dans ce verset, et le verbe au subjonctif aoriste traduit par « il mettra [tous ses ennemis sous ses pieds] » décrit une action qui se produira — du début à la fin — à ce moment-là. Sans même entrer dans le détail de mon analyse, Doug conclut que « cela ressemble à un argument selon lequel le Christ régnera sur ses ennemis jusqu’au jour où il commencera enfin à régner sur eux. Ce qui n’a guère de sens. »
En plus de faire abstraction de la grammaire, cette critique méconnaît la manière dont le Nouveau Testament présente l’accomplissement eschatologique. Il est tout à fait conforme à l’enseignement biblique d’affirmer que le Roi déjà intronisé règne sur tous ses ennemis déjà soumis (Ép 1.20-22; Col 2.15; 1 Pi 3.22) tout en anticipant une soumission définitive de ces mêmes ennemis à « la fin » (1 Co 15.24-28) dans « le monde à venir » (Hé 2.5-8). Le contre-argument de Doug ne répond pas directement à l’exégèse, laissant ainsi l’interprétation initiale sans contestation.
6. Anticiper son héritage
Dans la section « Trashing His Inheritance? » [Saccager son héritage?], Doug isole et se focalise sur mon affirmation selon laquelle « le Psaume 2 ne prophétise nulle part la rédemption ». Il n’est pas d’accord et réplique que la prophétie de « l’héritage » du Messie (Ps 2.8) trouve son accomplissement dans « son héritage au milieu des saints » (Ép 1.18), qui, selon Doug, appartient au Christ par le moyen de la « rédemption » (Ép 1.7).
Le problème insurmontable de ce contre-argument est que « son héritage au milieu des saints » (Ép 1.18) appartient au Père, et non au Christ (voir Ép 1.19-20). Jésus ne recevra pas l’héritage qui lui est promis dans le Psaume 2.8-9 avant son retour (Ap 19.15).
Le retour du Christ marquera le point culminant des héritages : (1) le Père revendiquera son « héritage » au jour de la « rédemption », comme l’annonce Éphésiens 1.14, (2) les croyants recevront leur « héritage » lorsqu’ils feront l’expérience du « salut prêt à être révélé dans les derniers temps », comme mentionné dans 1 Pierre 1.4-5, et (3) le Christ obtiendra son « héritage » — « les nations » — au moyen d’une « épée tranchante » et d’un « sceptre de fer » au jour de « l’ardente colère de Dieu », comme prophétisé dans le Psaume 2.8-9 et dans Apocalypse 19.15.
Mon affirmation selon laquelle le Psaume 2 ne prophétise nulle part la rédemption s’inscrit dans un argument plus large démontrant que ce psaume prédit la rébellion et le jugement ultime des nations, et non leur rédemption ou leur conversion. Cette interprétation est appuyée par Apocalypse 19.15, qui associe le Psaume 2.8-9 au jugement eschatologique.
Doug souligne la pertinence du deuxième Psaume pour « étudier comment le Nouveau Testament nous guide dans la lecture de l’Ancien ». Il mentionne (à juste titre, bien sûr) qu’Actes 4.25-26 et 13.33 citent respectivement le Psaume 2.1-2 et 2.7 comme des prophéties de la crucifixion et de la résurrection du Christ. Étonnamment, il omet de mentionner qu’Apocalypse 19.15 cite le Psaume 2.8-9, qui contient justement la prophétie de « l’héritage » du Messie. L’omission de cette discussion cruciale sur Apocalypse 19.15 est significative, d’autant plus que le consensus quasi universel sur Apocalypse 19.11-21 est qu’il prophétise la seconde venue du Seigneur.
Dans la section 3.24, je soutiens qu’Apocalypse 19.11-21 décrit le retour du Christ, comme l’ont conclu pratiquement tous les exégètes tout au long de l’histoire (Doug reconnaît que ce passage bénéficie d’un « consensus pratiquement universel parmi tous les exégètes » avant de se placer lui-même, dans son commentaire, en marge de ce consensus de longue date). La sous-section 3.2.25 s’intitule même « Le prétérisme de Wilson ». Pourtant, tout cela reste sans réponse de la part de Doug. Tant qu’il ne se penchera pas sur ces arguments, l’interprétation dominante prévaudra : le Psaume 2.8-9 ne prédit pas la rédemption, mais le jugement décisif des nations à l’apogée du royaume, moment où Dieu remettra son héritage au Christ crucifié et ressuscité.
Le Christ exalté a déjà reçu ce que l’on pourrait appeler l’acompte ou le gage de son futur héritage lorsque le Père a « tout mis sous ses pieds » (Ép 1.22). Car Dieu l’a fait asseoir « au-dessus de toute principauté, autorité, puissance, souveraineté, au-dessus de tout nom qui peut se nommer, non seulement dans le siècle présent, mais encore dans le siècle à venir » (Ép 1.21).
7. Le succès de la grande mission
Dans la section « Can We Just Sit Tight Then? » [Doit-on alors se contenter d’attendre les bras croisés?], Doug cite l’une de mes phrases d’introduction (« Quatrièmement, l’ère apostolique a vu le succès de la grande mission ») et la rejette sans tenir compte des fondements exégétiques (il semble également croire à tort que je me réfère ici à Matthieu 24.14). Il cite ensuite Marc 16.15 : « Allez dans le monde entier et prêchez la bonne nouvelle à toute la création », concluant que « nous sommes loin d’avoir accompli cette tâche qui nous a été confiée ».
Nous sommes d’accord sur le fait que la mission de l’Église ne sera pas achevée avant le retour de Jésus; nous ne devons pas nous contenter d’attendre les bras croisés. Néanmoins, trois décennies après la croix, l’apôtre des païens déclarait que « l’Évangile » avait été « prêché à toute créature sous le ciel » (Col 1.23) et avait accompli son œuvre salvatrice « dans le monde entier » (Col 1.6). Remarquez à quel point le langage de Paul ici reflète celui de Marc 16.15 — la correspondance est presque mot pour mot.
Paul affirme ailleurs que l’Évangile « est allé par toute la terre […] jusqu’aux extrémités du monde » (Rm 10.18; voir Ac 1.8) et a été « porté à la connaissance de toutes les nations », où il produisait « l’obéissance de la foi » (Rm 16.26; voir 1.5), en accomplissement de la promesse faite à Abraham dans Genèse 12.3 de bénir toutes les nations (voir Ap 5.9; 7.9). Il est remarquable de constater que la progression de l’Évangile au cours des deux millénaires qui ont suivi le moment où Paul a rédigé ces lignes dans les épîtres aux Romains et aux Colossiens ne suffit toujours pas aux postmillénaristes pour affirmer le succès de la grande mission.
Selon Doug, la prophétie du Christ selon laquelle l’Évangile serait proclamé « dans le monde entier, pour servir de témoignage à toutes les nations » (Mt 24.14) « s’est bien réalisée, dès le 1er siècle ». Il concède donc que cela n’incluait pas nécessairement toutes les populations mondiales, comme les Mayas. En résumé il reconnaît que l’expression « toutes les nations » dans Matthieu 24.14 n’implique pas une portée mondiale exhaustive. On ne voit pas très bien, dès lors, sur quelle base Doug continue de déduire que l’expression « toutes les nations » en Matthieu 28.19 suggère une portée beaucoup plus vaste qu’auparavant.
Prenons l’exemple des nations qui ont entendu l’Évangile « au premier siècle » en accomplissement de Matthieu 24.14, comme les Macédoniens. Il serait déraisonnable de supposer que la majorité de leurs populations a été atteinte : « prêché […] à toutes les nations » (Mt 24.14) n’implique pas que la majorité des citoyens d’une nation donnée ait entendu l’Évangile. De même, « faire de toutes les nations des disciples » (Mt 28.19) n’implique pas que la majorité des citoyens d’une nation évangélisée deviendront des disciples.
Le point n’est pas que « prêcher » (Mt 24.14) et « faire des disciples » (Mt 28.19) soient synonymes. Le point est que « toutes les nations » (Mt 24.14) et « toutes les nations » (Mt 28.19) le soient. Ces deux versets ne décrivent pas nécessairement la même activité, mais ils partagent le même champ d’application lorsqu’ils font référence à « toutes les nations ». L’expression « faire de toutes les nations des disciples » n’implique ni une couverture mondiale ni une couverture nationale. Le contre-argument de Doug aurait dû aborder ce point en répondant aux arguments présentés.
8. Un second regard sur la perspective de Doug
Dans la section « Heads or Tails » [Pile ou face], Doug concède mon argument présenté dans la section 2.2.36 selon lequel le verbe « détruire » ou « abolir » dans 1 Corinthiens 15.24 désigne le jugement des ennemis du Christ plutôt que leur salut. Il prétend toutefois que je passe à côté de l’essentiel, à savoir que le salut du peuple de Dieu est souvent le revers de la médaille : Dieu sauve son peuple en jugeant ses ennemis.
Pourtant, ce n’est pas ainsi que Doug argumente à la page 15 de son livre Heaven Misplaced [Le ciel mal placé] (que je cite au paragraphe 2.2). Il y interprète la destruction et la soumission des ennemis du Christ décrites en 1 Corinthiens 15.24-25 comme un salut (voici à nouveau la citation) :
« Selon l’hypothèse couramment partagée par de nombreux chrétiens, lors du retour du Seigneur, le premier ennemi à être détruit est la mort. Pourtant, l’apôtre dit ici que c’est le dernier ennemi à être détruit. Le Seigneur régnera depuis les cieux, soumettant progressivement tous ses ennemis par la puissance de l’Évangile, apporté aux nations par son Église. »
Ici, Doug avance que le Christ vainc ses ennemis « par la puissance de l’Évangile ». Rappelons que la puissance de l’Évangile est « la puissance de Dieu pour le salut » (Rm 1.16). Doug précise même dans la dernière proposition que la soumission dont il est question ne fait pas référence à des mesures punitives, mais aux efforts d’évangélisation de l’Église. C’est précisément cette perspective qui est au cœur de ma critique dans la section 2.2.3. Comme je l’ai écrit à cet endroit :
« καταργέω, le terme utilisé par Paul pour décrire la destruction des principautés, des autorités et des puissances en 1 Corinthiens 15.24, signifie “détruire, abolir, anéantir, mettre fin à”. À ma connaissance, aucun lexique, dictionnaire théologique, commentaire ou exemple d’usage ne suggère que ce verbe puisse faire référence au salut, qui est contraire à sa signification. »
Quoi qu’il en soit, le nœud du problème réside dans le moment précis où cette destruction a lieu. Comme je le soutiens dans les sections 2.2.1 et 2.2.27, l’acte définitif décrit tour à tour comme une destruction, une soumission de toutes choses et une soumission du Christ dans 1 Corinthiens 15.24-28, se produit uniquement à « la fin » (1 Co 15.24), dans « le monde à venir » (Hé 2.5), « lorsque toutes choses lui seront soumises » (1 Co 15.28a; voir Hé 2.5-8), « moment où le Fils lui-même sera soumis à celui qui lui a soumis toutes choses » (1 Co 15.28b). La position de Doug manque de fondement scripturaire pour soutenir un salut progressif menant à un monde converti avant le retour du Seigneur.
9. L’aveu de Doug : le cœur du postmillénarisme
Doug avoue sans détour : « En fin de compte, si vous me demandez pourquoi je crois tout cela… c’est simplement que j’y crois. » Cela met en lumière un point crucial : les convictions eschatologiques doivent s’appuyer sur une exégèse rigoureuse plutôt que sur une intuition théologique. La solidité d’une eschatologie se mesure à son fondement scripturaire, et non à la force de la conviction.
10. Le supermarché reste bien approvisionné
Doug compare ma critique exhaustive à un supermarché regorgeant d’arguments. Il affirme que son article de blogue — un simple panier — est trop petit pour aborder l’ensemble du contenu. Il lui faudrait un panier plus grand. Il doit à ses lecteurs une réponse substantielle qui évite de ne retenir que ce qui l’arrange et qui s’engage dans une exégèse grammaticale et historique minutieuse et méthodologiquement rigoureuse.
Notes
1. Douglas Wilson, « A Seven-fold Rejoinder to Jeremy Sexton » [Réponse en sept points à Jeremy Sexton], Blog & Mablog, 11 mars 2024.
2. Jeremy Sexton, « Postmillennialism: A Biblical Critique », Themelios, vol. 48, no 3, décembre 2023. Traduit en français : Une critique biblique du postmillénarisme.
3. N.D.T. : Cela correspond à la section 2 de la traduction française de l’article intitulé 1 Corinthiens 15.24 et la fin.
4. N.D.T. : Cela correspond à la traduction française de l’article intitulé Apocalypse 19.11-21 et le jour du jugement.
5. N.D.T. : Cela correspond à la section 2 de la traduction française de l’article intitulé Apocalypse 19.11-21 et le jour du jugement.
6. N.D.T. : Cela correspond à la section 3 de la traduction française de l’article intitulé 1 Corinthiens 15.24 et la fin.
7. N.D.T. : Cela correspond aux sections 1 et 2 de la traduction française de l’article intitulé 1 Corinthiens 15.24 et la fin.
