Cet article a pour sujet la condition de l'homme sans Dieu, son péché, sa corruption, sa prétendue autonomie, sa connaissance tordue. L'autorité infaillible de Dieu et de sa Parole fait loi et doit être reçue avec foi et obéissance.

Source: L'Esprit de la loi - Éléments pour une éthique chrétienne et réformée. 17 pages.

Paroles des hommes ou Parole de Dieu?

  1. La condition de l’homme sans Dieu
    a. L’homme autonome?
    b. Quelle connaissance l’homme sans Dieu peut-il avoir?
    c. La corruption de l’homme selon Calvin
    d. Qui parle infailliblement et avec autorité?
  2. La Parole de Dieu
  3. La réponse de la foi

1. La condition de l’homme sans Dieu🔗

a. L’homme autonome?🔗

Nous chercherons, pour commencer, à dessiner le portrait de l’homme sans Dieu. Il ne s’agira pas, j’espère, d’une planche anatomique qui nous montrera un homme sans vie et presque sans importance; ni non plus d’un portrait-robot, dessiné grossièrement, avec une certaine malveillance et dans l’intention de le poursuivre, de le juger; encore moins d’un autoportrait complaisant et narcissique de l’homme, ni non plus d’une caricature faite par lui sur lui-même. Toutes ces images, toutes fausses d’ailleurs, vous les trouverez dans la littérature ancienne et moderne, ou le théâtre, le cinéma et l’art contemporains. Je propose de chercher l’image réelle de l’homme sous les faisceaux des projecteurs de la révélation divine et dans l’intention de lui restituer celle que le Christ, le Fils de Dieu, est venu restaurer.

L’homme se trouve actuellement plus que jamais au centre de ses propres recherches et de discussions de tout ordre. « Qu’est-ce que l’homme? » Cette quête n’est pas nouvelle. De Socrate à Shakespeare, de Pascal à Jean-Paul Sartre, elle demeure au centre. Mais il ne s’agit pas de quête seulement, elle est devenue surtout un problème. « Connais-toi toi-même », disait le sage athénien. Voilà toute la question, mais combien difficile d’y répondre!

Sur le plan biblique, une telle interrogation ainsi que l’attention passionnée portée à l’homme sont le signe d’une surévaluation dangereuse de l’homme par lui-même. Le terme « anthropocentrique » a été souvent employé pour décrire et pour dénoncer une erreur qui s’est glissée dans la pensée chrétienne et qui a accaparé le centre au détriment de la centralité de Dieu. Préoccupation excessive et parfois illégitime, mais à la lecture de la Bible, nous ne saurions ignorer l’importance que cette dernière accorde quand même et d’une manière inédite à l’homme.

Lorsque nous nous interrogeons sur la nature spécifique de l’homme, nous sommes immédiatement en présence d’une variété et d’une multiplicité impressionnante de vues et de conceptions contradictoires sur lui. D’où viennent ces divergences? À notre époque, l’attention accordée à l’homme reçoit une certaine urgence, un sérieux et une concentration jamais encore accordés. La vie réelle a produit des expériences qui ont stimulé la considération et l’étude de la question. Quels sont, dit-on de partout, les espoirs pour l’avenir de l’homme et pour l’humanité? Les projecteurs de l’intérêt sont braqués sur l’homme, l’homme vivant, en son action, en son amour et sa haine, ses possibilités et ses limitations, ses luttes et ses tensions; un tel intérêt n’est pas simplement ontologique, c’est-à-dire qu’il ne s’agit pas de poser des questions abstraites, de savoir quelle est sa nature, en combien de parties différentes il est composé! L’intérêt pour l’homme se concentre sur sa puissance et ses capacités, ses motifs et ses passions, sa race et sa nationalité. Une approche purement ontologique semble à l’homme moderne quasiment impossible.

« Le cœur de l’homme est tortueux par-dessus tout et il est méchant » (Jr 17.9). On connaît le diagnostic terrible du prophète Jérémie. Est-il possible de trouver derrière la nature de l’homme, dans ses aspects mêmes les plus sombres et les plus ténébreux, l’homme réel dont on puisse dire des choses meilleures et plus nobles? L’humanisme sécularisé et athée, quelle que soit sa forme, ne reste pas plus satisfait avec la compréhension des aspects les plus obscurs de la personnalité humaine. Il est disposé à son tour à parler du mal de l’homme, voire à dénoncer son inhumanité, à le traquer jusque dans les profondeurs insondables de sa haine et de ses envies, à le chercher dans ses derniers retranchements et dans l’abîme de son égoïsme, de sa colère menaçante, de son agressivité consciente ou inconsciente. L’humanisme lui aussi tente de démasquer l’homme de ses désillusions de sa morale bourgeoise, de montrer vraiment ce qu’il est. Mais il n’accepte pas la défaite finale et le désespoir définitif de l’homme. Il espère toujours en lui. Des termes tels que déshumanisation, démonisation de l’homme sont assez fréquemment employés. Ils indiquent une allusion aux aspects redoutables de la personne et du comportement de l’homme.

Nous assistons au dénigrement systématique de l’homme. Certaines tendances de notre époque servent spécialement de sol fertile à la misanthropie. Ceci pourrait être dû à des sentiments d’antipathie, d’amertume et de toutes sortes de ressentiments. Alors on généralise, ce n’est plus l’individu qu’il aurait comme ennemi, mais toute l’humanité. Derrière ce dénigrement malveillant et malsain, il y a parfois des désappointements de la vie personnelle de quelques-uns, ou encore l’impression que produit sur l’observateur en un temps de terreur exceptionnelle la phénoménologie empiriste du mal. D’où toutes les protestations contre l’idéalisme et le romantisme et toutes les demandes urgentes à démasquer l’homme et à le dénoncer. Sa morale bourgeoise est exposée et démontrée comme extrêmement superficielle. (Voltaire critiquait, il est vrai à tort, la conception pessimiste de Pascal et le tenait pour un vrai misanthrope).

L’Écriture et à sa suite la Réforme du 16siècle ont parlé de la corruption totale de l’homme. Cette doctrine a été attaquée de tous les côtés et traitée d’erreur grossière et de malveillance contre la nature de l’homme. La corruption totale de l’homme est certainement la principale.

Les Canons de Dordrecht (III,4) parlent de la création à l’image de Dieu dans le sens de sa conformité avec Dieu (« conformitas cum Deo »), possédant la véritable connaissance du Créateur en la volonté et dans le cœur, la justice, la pureté dans toutes ses inclinations et la sainteté complète. Par le péché, l’homme s’est dépouillé de tous ces dons merveilleux et les a remplacés par de redoutables ténèbres : vanité et perversité du jugement et de l’intelligence, désobéissance dans la volonté et le cœur, impureté dans toutes ses inclinations. Mais après la chute, il a gardé quelque lumière de nature, à travers laquelle il retient quelque connaissance de Dieu et des choses naturelles. Il peut distinguer entre ce qui est honorable et déshonorable, et montre avoir quelque pratique de la vertu et du bien extérieur. L’article 9 de la Confession de foi de La Rochelle en parle en ces termes :

« Nous croyons que l’homme, étant aveuglé dans son esprit et dépravé dans son cœur, a perdu toute intégrité sans en avoir aucun reste. Bien qu’il ait encore quelque discernement du bien et du mal, nous disons néanmoins que la lumière qui subsiste en lui se change en ténèbres, quand il est question de chercher Dieu, de sorte qu’il n’en peut nullement approcher par son intelligence et sa raison. »

Ainsi, quelque chose est retenu de l’image de Dieu, mais en même temps il est clair que la corruption manifeste son caractère total précisément en relation avec ces vestiges. La nature humaine est corrompue dans tout son pouvoir (pour Augustin, le péché originel n’est pas dans la nature elle-même, mais c’est une chose accidentelle, « accidens vitium innatura »).

L’Écriture ne relativise pas le péché, comme le fait Kant dans son concept de la radicalité du péché. Le péché n’est pas relatif, il ne corrompt pas partiellement, mais affecte la racine de l’existence de l’homme. Le pouvoir du péché depuis la chute est comme une avalanche. Il provoque le jugement de Dieu. Le cœur de l’homme coupable est opposé à celui de Dieu (voir Gn 8.21 après le déluge).

L’Ancien Testament parle de la corruption de plusieurs manières. Il affirme avec insistance qu’il n’y a pas un seul homme qui ait un cœur qui comprenne et qui cherche Dieu (Ps 14.2-3; Jb 14.4; 1 R 8.46). À cet état de peccabilité qui touche l’homme tout entier correspond la sainte colère de Dieu (1 S 28.18). Le péché de l’homme est décrit de diverses manières dans l’Ancien Testament, mais dans toutes ses variétés il y a une insistance constante sur le sérieux de ce détour, de la rébellion, la transgression et l’erreur qui a conduit l’homme loin de Dieu. Le caractère total et radical du péché est toujours sous ses yeux. C’est une rébellion qui trouve sa seule réponse dans le jugement divin; aberration qui fait manquer le but de la vie de la communion vivante avec Dieu.

De même que l’expulsion du paradis montre le sérieux du péché et la profondeur de la chute de l’homme, de même la colère de Dieu contre le péché apparaît dans tout l’Ancien Testament. Les termes « radical » et « total » peuvent aussi être appliqués à cette colère (voir És 5.25; Jr 25.15-31).

Le Nouveau Testament aussi souligne la radicalité du péché et ses effets terribles dans la vie. L’homme y est décrit comme « pécheur ». Toute la prédication de l’Évangile présuppose la réalité indéniable du péché. Jésus dit à ses auditeurs qu’ils sont mauvais.

Le pécheur est l’homme à qui l’Évangile du pardon radical est annoncé. Être pécheur n’est pas une chose périphérique et relative, et par conséquent chose supportable. C’est au contraire radical et fatal à tel point qu’à la conversion d’un seul pécheur il y a de la joie parmi les anges du ciel. Le Christ dit qu’il est venu non pour chercher les bien portants, mais les malades. L’Évangile dit qu’être pécheur c’est être perdu, ce qui est une indication claire de la situation radicale dans laquelle l’homme se trouve. Toute relativisation du péché est ici exclue. Il n’y a pour l’homme aucune possibilité d’échapper. L’homme perdu ne peut être que cherché et retrouvé. Cette condition venant du fond du cœur perdu est aliénée de la vie de Dieu (Ép 4.18).

Les épîtres apostoliques décrivent cette corruption dans plusieurs endroits et en des termes radicaux. La vie en dehors du Christ et de sa puissance qui renouvelle est décrite comme la vie du péché et de la faute, sous la colère de Dieu, vie de désirs et de la chair, enfants de désobéissance; vie de sclérose et impénitence, vanité et ténèbres, folie et impureté. Voilà toutes des manifestations de l’aliénation de l’homme d’avec Dieu. Il est aussi caractérisé par des ténèbres durables, qui remplissent tout le cœur dans toute sa profondeur. La loi ne peut faire plus que parler en sorte que la bouche s’arrête et que le monde tout entier soit placé sous le jugement de Dieu (Rm 3.19), en sorte qu’il n’y ait pas une seule chair qui se justifie devant Dieu. L’homme est esclave du péché, sans loi, rebelle, plein d’erreurs et de mensonges. En tout cela, il montre son inimitié à Dieu.

L’une des plus frappantes et radicales caractérisations du péché se trouve dans le fait que la chair est inimitié, hostilité vis-à-vis de Dieu. Malgré toute la gloire de Dieu, il y a des ennemis de Dieu. Paul ne se réfère pas à un individu ou un groupe, mais à l’inclination de la chair. Finalement, nous employons le mot qui désigne le mieux et encore plus fortement la gravité du péché, quand il faut voir l’homme non seulement dans son activité contre Dieu, mais dans sa mort. Mort dans ses transgressions, ses passions produisent des fruits de mort.

Ainsi, pas de réduction possible du péché et de l’étendue du mal. Pas de relativisation de l’hostilité contre Dieu, du monde sans Dieu et de l’éloignement de la maison paternelle. Ainsi l’homme ne peut pas contribuer à son salut et sa vie peut être décrite comme autonomie, apostasie et désobéissance. (L’opposition à la radicalité du mal n’est pas une opposition théorique, mais de nature religieuse contre le scandale de la croix, la principale pierre d’achoppement pour l’humanisme, quelles que soient ses variétés).

b. Quelle connaissance l’homme sans Dieu peut-il avoir?🔗

La connaissance qu’a l’homme de lui-même est limitée, incomplète, l’image qu’il se fait de sa personne ne correspond certainement pas à la réalité. Ses yeux sont voilés lorsqu’il se regarde. (Démocrite, un autre philosophe grec, disait : Aussi longtemps que nous pensons à l’homme en général, nous pouvons dire : l’homme est quelqu’un que nous connaissons, mais si nous nous regardons nous-mêmes alors nous devons dire : Qu’est-ce que l’homme? Personne ne le connaît!).

Mais c’est l’Écriture encore qui attire l’attention sur cette difficulté et sur les autoportraits illusoires (voir És 14.13-14; Dn 4.30; 2 Th 2.4; Lc 18.9-11; Ac 8.9-10).

Le jugement porté sur le pharisien de la parabole est différent de celui que l’homme porte sur sa propre personne. Ainsi, ce fut le publicain et non le pharisien qui entra justifié chez lui.

L’homme ne peut pas se connaître à moins de contempler auparavant la face de Dieu. Telle est notre thèse principale. Il ne peut pas se connaître s’il ignore la vérité et la lumière de la révélation. C’est elle qui lui dévoile sa vraie nature d’homme réel et concret. Le critère pour une vraie évaluation de soi manquera à l’homme, et tant qu’il ne l’aura pas trouvé, il se complaira dans une image vaine et paresseuse de sa propre justice.

Certes, il existe une connaissance expérimentale des hommes sur leur vie dans le monde. Mais celle-ci est-elle fiable? La connaissance qu’a l’homme de sa personne sera véritable et complète si, à la lumière de la révélation, l’homme se reconnaît comme pécheur. La révélation lui montrera non seulement la faute qui l’égare et le perd, mais aussi la grâce qui le cherche et le retrouve.

Ce n’est pas ainsi que l’homme déchu parle de lui-même. Ceci soulève une question importante de procédure. Est-il légitime d’emprunter l’image de l’homme à l’Écriture et d’ignorer ce que l’homme dit de lui-même? N’est-il pas important de voir la problématique de l’homme d’une manière plus sympathique? L’observer de son point de vue? N’y a-t-il pas de risque de nous ériger en juge et de condamner sans écouter l’accusé?

Il faut nous rappeler que nous, qui étions par nature enfants de colère, mais qui sommes passés dans le domaine de la grâce, nous devons avoir une sympathie extrême pour ceux qui ne sont pas encore devenus objets de l’amour divin. Nous n’avons pas choisi la position actuelle parce que nous sommes plus sages que les autres! Ce n’est que par grâce que nous sommes ce que nous sommes. Cela ne veut pas dire que nous pouvons, avec un sentimentalisme dénué de toute justification biblique, accepter la problématique de l’homme déchu, la tenir pour seule vraie, la seule probable, ou seule possible.

Nous partons de nos présuppositions; et en cela, nous devons être honnêtes. L’homme, ainsi que toutes les choses qui existent, tout doit être expliqué en des termes de Dieu. En dehors de Dieu, ni l’univers ni l’homme ne sont compréhensibles. L’homme doit vivre sous l’autorité de Dieu et dans une étroite dépendance à son égard. Il doit apprendre qui il est, quel est le sens des choses en relation avec Dieu. La révélation surnaturelle de Dieu est présupposée dans toute enquête et dans toute investigation effectuées par l’homme. L’homme peut connaître la vérité, écrit Paul dans Romains 1.18-20. Dieu se présente à lui sous une forme anthropomorphique; toute sa révélation est en forme anthropomorphique. C’est là une adaptation de Dieu à cause des limitations de l’homme. Mais se présenter sous forme anthropomorphique ne rend pas cette révélation fausse.

Or, contre la conception chrétienne de Dieu, qui en Christ nous parle dans l’Écriture comme étant la référence finale, il y a la conception imaginée par l’homme déchu; selon cette dernière, le point de référence ultime pour l’homme reste l’homme. L’image de l’homme déchu est celle de la créature qui connaît Dieu, mais ne veut pas le reconnaître comme tel. Il peut connaître Dieu, car tout dans l’univers lui parle clairement de Dieu. C’est en tant que connaissant Dieu que l’homme se rebelle contre Dieu. Adam avait reçu une communication directe au sujet de Dieu ainsi qu’au sujet de sa propre personne. Il avait aussi reçu une mission culturelle. Les hommes sont maintenant responsables, car ils sont en présence de la révélation (Rm 1.21,25; 5.12; 8.6; Ép 2.1-3; 4.18). Par la chute d’Adam, l’homme a repoussé la loi du Créateur et il est devenu une loi pour lui-même. Il ne s’assujettira à personne d’autre. Désormais, il cherchera à vivre d’une manière autonome. Il sait que son Créateur l’a fait à son image et qu’il doit l’aimer; il sait qu’à la lumière de la connaissance reçue il peut accomplir sa marche consciente dans la révélation de Dieu. Mais il cherche à être sa propre source de lumière. Pourtant, ainsi qu’écrit le psalmiste, « c’est dans ta lumière que nous voyons la lumière » (Ps 36.10).

Selon l’Écriture, elle seule est le critère de la vérité. Les critères par lesquels l’homme s’apprécie sont de faux critères. L’homme sans Dieu ne peut pas faire la véritable analyse de sa condition. Les remèdes qu’il emploie pour son salut sont de faux remèdes, parce que basés sur un faux diagnostic. Il nous faut regarder avec sympathie l’effort de l’homme. Il y aura certainement des éléments de vérité dans telle ou telle analyse, mais même ainsi, il ne sera pas possible de trouver ailleurs que dans la Parole de Dieu le critère définitif de vérité.

L’Écriture se présente comme étant la seule base pour un vrai diagnostic du mal et du péché; elle place l’homme en face de Dieu; selon elle, l’homme n’est ni homo sapiens ni homo faber, mais homo religiosus. L’homme déchu veut devenir une loi pour lui-même. Mais il ne peut amener son propre principe d’autonomie jusqu’à ses conclusions logiques! Il est « retenu ». Dieu l’en empêche. Dieu l’appelle à la repentance et à la conversion.

À l’origine a été confiée à l’homme la tâche d’assujettir la terre, de la soumettre et de glorifier ainsi le Créateur. Mais depuis la chute, il cherche à devenir le but ultime de sa vie, il devient à ses propres yeux le seul critère. Mais il ne peut pas changer sa situation. Il reste toujours créature. L’univers est encore celui de Dieu; Dieu accomplira son dessein pour l’univers et pour l’homme. L’homme ne pourra pas détruire le programme de Dieu. Il ne peut même pas se détruire complètement. Malgré lui, il travaille encore pour Dieu. Il apporte une contribution positive à la culture. Ainsi, il se peut que des hommes, dont l’Écriture déclare qu’ils sont dans les ténèbres et dans l’ignorance « spirituelle », découvrent un certain nombre de vérités, mais cette découverte est faite malgré leur état de totale corruption. Elle est de nature fortuite. L’homme n’est pas mauvais en partie, il n’est pas un simple malade, il est totalement et spirituellement mort. Néanmoins, à cause de la bonté de Dieu, il peut découvrir certains aspects de la vérité qui le concerne.

L’Écriture nous parle du Christ qui se fait connaître en tant que le Dieu qui se révèle à l’homme. Alors, elle exige la repentance de celui-ci. Elle affirme que l’homme naturel est aveuglé en esprit et rebelle dans son cœur. Certes, saint Paul parle de l’homme naturel ou déchu comme de quelqu’un qui connaît Dieu, qui connaît le bien et même le pratique; mais il ne parle pas de la connaissance selon toute la vérité de Dieu, celle dont l’homme a précisément besoin afin d’être ce à quoi Dieu le destine.

Il y a une certaine connaissance de l’homme en vertu de sa création à l’image de Dieu. Cependant, le péché de l’homme est toujours péché contre la meilleure et la parfaite connaissance qu’il doit avoir. Ceci est d’une importance capitale. La révélation de la grâce vient à celui qui a précisément péché contre la révélation. L’homme n’aurait pas péché dans le vide. Il ne verra pas la vérité à moins de se repentir, de changer de mentalité. Ici, il nous faut tenir l’homme et le traiter en tant qu’une unité totale; il ne faut pas voir en lui par exemple sa raison et ses prétendues exigences! Répétons que, dans un certain sens, l’homme cherche la vérité à l’aide de sa raison dans les choses de la nature; mais il est incapable de trouver le sens total de toutes choses. Il ne peut pas interpréter le monde et sa vie, car il ne cherche pas son point de référence final en Dieu, mais en lui-même. (Je ne voudrais pas aborder ici le fait de l’ignorance qui est celle de ceux qui n’ont pas entendu l’Évangile. Nous nous occupons ici de l’ignorance consciente et volontaire de l’homme autonome).

L’histoire de la chute d’Adam nous est connue et elle est en accord avec la totalité du témoignage et avec toutes les données de l’Écriture. Ceux qui tiennent ce récit pour un mythe ou une saga, ils le font dans l’intention philosophique principielle de nier toute révélation directe de Dieu dans les faits historiques. L’arbre de la connaissance du bien et du mal était donné à Adam comme un test par lequel Dieu amènerait l’homme à une réaction consciente face à sa volonté. L’homme a été créé libre non pas pour avoir une volonté qui pourrait choisir le bien et le mal, mais Dieu a voulu que l’homme accepte le jugement de Dieu et son critère et s’y soumette joyeusement. La chute a consisté à faire de l’homme le seul critère de la vérité et du mensonge. Il a rejeté Dieu comme celui qui pouvait se révéler à lui et se présenter avec autorité dans ses propres termes. Il a refusé de voir en lui la seule source de la vérité. Au lieu de chercher un système analogique de connaissance, il a voulu créer un système autonome original. Il a virtuellement déclaré à Dieu que ce dernier n’était pas au-dessus de lui et qu’il n’était pas le Maître de la réalité. Il a tenté d’amener Dieu dans la contingence pure des possibilités abstraites.

Quant aux conséquences éthiques de la chute et de l’autonomie de l’homme, celui-ci a refusé les commandements de Dieu. Désormais, la réalité, la bonté et la vérité ne sont que ce que l’homme dit qu’elles sont. L’homme à la chute a virtuellement dit à Dieu que ce dernier ne savait pas ce qui allait se produire en mangeant du fruit de l’arbre interdit.

Pourquoi cet arbre était-il interdit? Était-ce pur arbitraire? Personne n’en avait encore fait l’expérience. Il n’existait pas de preuves accumulées d’une manière déductive. L’entreprise d’Adam fut une méthode inductive avec sa présomption du mystère ultime impliqué dans la pure possibilité. C’était à vrai dire l’irrationnel total. Il n’y avait que la chance ou le hasard, et non pas de commandements précis de Dieu.

Mais comment l’homme pouvait-il ignorer Dieu et son commandement? Comment a-t-il présumé que Dieu ne savait pas ce qui allait se produire? Il lui avait été suggéré que le résultat serait tout autre que celui prédit par Dieu. En somme, l’homme a voulu dire qu’il n’avait nullement besoin du contrôle de Dieu et qu’il pouvait s’en passer. Selon l’homme autonome, la réalité ne saurait être différente de sa logique à lui!

Ainsi, rejetant l’exigence de l’alliance de Dieu, l’homme devient en même temps irrationnel et un parfait rationaliste. Ces deux manières de voir les choses ne sont contradictoires qu’en apparence seulement. En réalité, l’homme doit être à la fois l’un et l’autre pour être l’un ou l’autre.

C’est avec cet arrière-fond de pensée que nous pourrons interpréter l’homme et comprendre son portrait actuel. Toutes les approches anthropologiques modernes et anciennes, moniste ou pluraliste, panthéiste ou déiste, rationaliste ou irrationaliste, existentielle analytique ou positiviste, doivent être vues à la lumière de cette approche biblique.

Ainsi, nous revenons à ce que nous posions au début comme point de départ. Faut-il être anthropocentrique ou théocentrique? Si c’est l’homme qui est le point de référence (illégitime), il niera la possibilité d’un Dieu révélé, celui que confesse notre foi chrétienne. Pour lui, Dieu n’est qu’un mystère! On ne peut parler de lui autrement qu’au moyen de symboles et d’allégories. Dieu, selon l’homme, serait au-delà de toute approche et de tout discours. Il n’est nullement celui qui se révèle dans sa Parole en Christ, ou bien, il n’est lié qu’à son expérience et d’une manière tout à fait contrôlable par lui.

Créature de Dieu, l’homme, aussi bien dans son être que dans chacune des catégories de sa pensée, est entièrement déterminé et conditionné par ce fait fondamental : il est créature de Dieu. Dès lors et nécessairement, sa condition sera soit celle de partenaire dans une alliance avec Dieu, soit d’apostat. Cependant, dans cette dernière condition, il cherche quand même à le singer par ce qu’il est et par ce qu’il fait, par toutes ses multiples œuvres dispersées. L’homme cherche, à tout prix, à affirmer son autonomie, même à son détriment; il déclare être sa propre et unique norme, ses paroles lui sont les seuls critères de son action; il donne à l’univers son interprétation en lui ôtant tout sens dans son arrogante ignorance et en lui imposant le sens qu’il invente.

c. La corruption de l’homme selon Calvin🔗

Écoutons Jean Calvin à propos de la corruption de l’homme :

Totale dépravation de l’homme
« 1. La meilleure façon de connaître l’homme en chaque partie de son être est de lui appliquer les caractères que lui attribue l’Écriture. Si, comme il est aisé de le prouver, il est entièrement défini par cette parole de Jésus-Christ, que “tout ce qui est né de la chair est chair” (Jn 3.6), il est clair que c’est une bien misérable créature. … Le Seigneur dit qu’il faut que l’homme naisse de nouveau parce qu’il est chair. … Pour lui, tout ce qui n’est pas spirituel dans l’homme est charnel. Or, nous ne possédons nulle parcelle de l’esprit, sinon par la nouvelle naissance. Donc, tout ce que nous avons de nature,… sans excepter nos facultés les plus hautes,… est chair. …
2. Tout aussi sévère est la condamnation du cœur, dont il est dit qu’il est, plus que toutes choses “plein de fraude et de perversité” (Jr 17.9). … L’apôtre, quand il veut rabattre l’arrogance du genre humain, invoque le témoignage de l’Écriture : “Il n’y a pas de juste pas même un seul.” (Rm 3.10). … Il ne dénonce pas les mœurs corrompues d’un certain temps, mais il accuse la corruption perpétuelle de notre nature. Car dans ce passage, son intention n’est pas de reprendre les hommes afin qu’ils fassent un effort pour s’amender, mais bien de leur apprendre que, du premier jusqu’au dernier, ils sont tous enveloppés dans une calamité dont il leur est impossible de sortir si la miséricorde de Dieu ne les en délivre. …
3. Ici se présente une question analogue à celle que nous avons traitée plus haut. Dans tous les siècles, il y a eu quelques hommes qui, par instinct naturel, ont toute leur vie tendu vers la vertu. Quoi que l’on puisse trouver beaucoup à redire dans leur conduite, ils ont bien montré par leur attachement au bien qu’il y avait une certaine pureté dans leur nature. … Leur exemple semble prouver que nous ne devons pas estimer que la nature humaine est entièrement pervertie puisque, par inclination naturelle, certains hommes non seulement ont accompli d’excellentes actions, mais encore ont tourné leur vie vers le bien. Mais nous devons nous rappeler ici que dans la corruption universelle dont nous avons parlé, la grâce de Dieu intervient, non pour purifier la perversité de la nature mais pour restreindre ses effets de l’intérieur. Car si Dieu permettait que tous les hommes lâchent la bride à leurs passions, il n’y en aurait pas un seul qui ne ferait la démonstration de tous les vices pour lesquels saint Paul condamne la nature humaine.
Nul homme en effet ne peut se mettre à part de l’humanité. Et s’il ne le peut pas, il ne saurait s’exempter de ce que l’apôtre dit de tous à savoir qu’ils ont les pieds légers pour répandre le sang, les mains souillées de rapines et d’homicides, le gosier semblable à un sépulcre ouvert, la langue trompeuse, les lèvres venimeuses, que leurs œuvres sont inutiles, iniques, pourries, mortelles, que leur cœur est sans Dieu, qu’ils n’ont au dedans que malice, que leurs yeux méditent les embûches, et leurs cœurs les outrages; en bref, que tout en eux est tourné vers le mal (Rm 3.10-17). Si chaque âme est sujette à tous ces vices monstrueux, comme l’apôtre ne craint pas de l’affirmer, on voit ce qui se produirait si le Seigneur laissait les instincts des hommes suivre entièrement leur pente. … Dieu, par sa providence, contient la perversité de notre nature pour l’empêcher de se déchaîner extérieurement en actes, mais il ne la purifie pas au-dedans.
5. Il s’ensuit que la volonté, étant captive et enchaînée dans la servitude du péché, ne peut nullement se tourner vers le bien, et encore moins, s’y appliquer. … Il nous faut donc clairement discerner ceci : l’homme, ayant été corrompu par la chute, pèche volontairement, et non malgré lui, ni par contrainte, il pèche de son propre mouvement, sous l’empire de ses propres passions, et non sous une influence extérieure; mais il n’est pas libre pour autant, car sa nature est si perverse qu’elle ne peut le porter, le pousser ou le conduire qu’au mal. Si ceci est vrai, on peut affirmer qu’il est soumis à la nécessité de pécher. …
La volonté de l’homme n’est pas libre
1. L’homme est esclave du péché au point que sa volonté ne peut ni agir en vue du bien, ni même désirer le faire. … Saint Augustin compare la volonté de l’homme à un cheval qui obéit à son cavalier, le cavalier étant ou Dieu, ou le diable. Si c’est Dieu qui maîtrise la volonté de l’homme, il la conduit en cavalier sage et habile, la pousse lorsqu’elle est paresseuse, la retient si elle s’emporte, discipline ses élans, corrige ses écarts et la conduit au droit chemin. Si au contraire c’est le diable qui s’est mis en selle, il agit en cavalier étourdi et malfaisant, il la lance hors de tout chemin, la fait tomber dans les fossés et se perdre dans les ravins, il l’endurcit à la désobéissance et à la rébellion.
Ceux auxquels notre Seigneur ne fait pas la grâce de les gouverner par son Esprit, il les abandonne à la conduite de Satan. … C’est pourquoi l’aveuglement des méchants et tous les méfaits qui en résultent sont appelés œuvres du diable; mais il ne faut pas en chercher la cause en dehors de leur propre volonté, où se trouvent la racine du mal et le fondement du règne de Satan, c’est-à-dire le péché.
6. Voyons maintenant quelle peut être la liberté de l’homme dans les actions qui ne sont ni bonnes ni mauvaises en elles-mêmes, celles qui appartiennent plutôt à la vie spirituelle. … Certains affirment que dans ce domaine nous décidons librement. …
7. (…) Mais je pense quant à moi… que lorsque Dieu veut ouvrir la voie à sa providence il oriente à son gré la volonté des hommes, de sorte que leurs choix ne sont pas libres, étant soumis à la volonté de Dieu. Que nous le voulions ou non, l’expérience journalière nous contraindra à reconnaître que notre cœur est conduit bien davantage par l’action de Dieu que par notre libre choix. … En effet, notre raison et notre intelligence sont souvent en défaut dans des affaires relativement simples et le courage nous manque souvent dans celles qui sont les plus faciles; par contre, dans certaines affaires extrêmement ardues nous n’avons nulle peine à trouver la solution et dans des situations de grand péril notre courage reste inébranlable. La raison en est que Dieu agit dans un sens, ou dans l’autre. …
8. Dans le débat du libre arbitre, la question n’est pas de savoir s’il est loisible à l’homme d’accomplir ce qu’il a décidé. Les vraies questions sont celles-ci : Le jugement de l’homme est-il en toutes choses libre de distinguer le bien du mal et de choisir le bien? La volonté de l’homme est-elle libre de rechercher le bien et de l’accomplir; est-elle libre de haïr le mal et de s’en abstenir?1 »

Cependant, un discours autonome par rapport à Dieu est situé au-delà du bien et du mal. Aucun discours, et celui de l’existentialisme moderne entre autres, encore moins que les autres, ne lie cet homme se voulant autonome par rapport à une obligation envers qui et quoi que ce soit. D’autant moins que ses paroles ont une durée éphémère.

d. Qui parle infailliblement et avec autorité?🔗

Trois réponses sont possibles à la question de savoir qui parle infailliblement, revêtu d’une autorité suprême : L’homme seul? Dieu et l’homme ensemble? Ou Dieu seul qui, effectivement, prononce la Parole créatrice, rédemptrice et libératrice?

La première réponse est imaginée pour résoudre la question de l’autorité ultime, mais elle exclut catégoriquement Dieu. Son regard ne dépasse point d’autre horizon que celui de l’homme; car, même « si Dieu existait », nécessairement il tomberait en dehors du champ d’observation et de l’intérêt de celui-ci. Là, Dieu est l’étranger absolu. L’homme n’y reconnaît et n’admet aucune instance au-delà de son moi; il est la mesure de toutes choses. Pour Jean-Paul Sartre, il n’y a ni diable ni bon Dieu. Pour le penseur existentialiste, Dieu n’est même pas un problème. En revanche, ce sont les « autres » qui soulèvent les problèmes dans l’univers clos, dans l’impasse infernale du célèbre penseur français.

Comment en serait-il autrement, dès lors que l’homme cherche à devenir Dieu? Peut-il tolérer la présence à ses côtés d’autres dieux, semblables à lui? Dans Huis-Clos, où sont enfermés des dieux rivaux, le conflit devient absolument inévitable. Dans cette œuvre, Sartre offrait la réponse de l’intersubjectivité, mais en dépit de l’illusion qu’il y entretient, une telle possibilité ne pourra se « développer » au-delà ou par dessus l’enfer que sont les autres. « L’homme-dieu », qui prétend prononcer un discours infaillible au sujet de toutes choses, ne peut prononcer même un seul mot de connaissance réelle concernant la création, en dépit du fait qu’il s’imagine être la norme absolue dans celle-ci. Mais ne reconnaissant d’autre norme que sa propre personne, il devrait posséder une connaissance totale de la réalité, avant même qu’il puisse dire quoi que ce soit sur la réalité qui l’entoure. Il refuse d’accepter que cette réalité soit régie par Dieu, qu’il puisse exister dans l’univers un ordre qui dérive de la même source. À condition d’examiner au préalable ce fait constitutif fondamental, l’homme peut être en mesure d’énoncer son savoir au sujet de l’univers, sans quoi il ne peut imaginer pour lui de possibilité de « connaître » quoi que ce soit et d’interpréter correctement ce qui existe.

F. Nietzsche représente un autre type d’homme autonome moderne. Se déclarant entièrement indépendant par rapport à Dieu, Nietzsche est contraint de nier toute possibilité de connaissance, jusqu’à celle même d’une possible vérité. Mais en définitive, il sera acculé à la négation totale de tout, y compris de sa propre personne. Dans sa pensée, l’homme n’est qu’un îlot perdu dans une mer sans rivages, n’entendant d’autre voix que la sienne et finalement contraint au suicide. Même sa propre vie d’homme ne saurait lui servir de critère pour l’homme. Logiquement, Nietzsche devait rejeter l’existence comme une chose étrangère, comme une aliénation fondamentale. Dès lors, le suicide devient inéluctable. Telle est, invariablement, la situation de l’homme. Si on a commencé par nier Dieu, on finira fatalement par nier l’homme, ainsi que toute possibilité de savoir.

Avec Descartes, nous n’avons d’autre point de départ que le célèbre « je pense donc je suis » autonome, prétendant à l’autorité et à l’infaillibilité universelle. Le point de départ de Descartes faisait l’économie du problème de Dieu, de même que de sa Parole inscripturée. Descartes proposait de penser à partir de ce qu’il considérait être l’existence en soi. Seule était objectivement bonne et juste la méthode de raisonner du « je pense… », à vrai dire un énorme acte de foi en l’homme, mais une foi contredisant le fait indéniable de la véritable condition de celui-ci, c’est-à-dire sa corruption totale, morale, intellectuelle, religieuse.

Or, l’existence brute, de même que le raisonnement cartésien, ne pourrait fournir de terrain à la présupposition de la moindre autonomie humaine. Comme pour tout homme, l’existence et la pensée de Descartes sont des faits ou des réalités dérivées seulement, en sorte qu’au lieu de devenir des points de départ, elles ne pouvaient être que de simples chaînes de conséquences. D’ailleurs, pour quelle raison le « cogito » (« je pense ») cartésien se prévaudrait-il d’une priorité sur le « nous pensons » des parents de Descartes ou de ses éventuels progéniteurs? En outre, s’il est exact que le raisonnement de tout homme est capable de ce que Descartes affirme à ce sujet, son « cogito » doit être rejeté au profit soit d’une raison commune à tous les hommes, soit même d’une puissance qui se tient au-delà et au-dessus de cette raison commune. Si l’esprit autonome est le point de départ et qu’il est l’ultime réalité, peut-il exister encore un terrain commun avec d’autres esprits? Ces autres esprits seront nécessairement réduits à des aspects de leur propre expérience et considérés comme création de leur esprit souverain.

L’homme faillible ne peut prononcer que d’autres discours faillibles concernant sa personne et concernant la réalité qui l’entoure, la totalité de l’ordre créé, la réalité créationnelle. Ses paroles, multiples et variées, sont des contradictions d’autant plus fortes et insolubles que son esprit change avec l’écoulement du temps, ainsi que ses goûts et ses perspectives. Même au ciel, dans la nouvelle création, la parole de l’homme sera un discours subordonné à ce que Dieu lui fera connaître (Dt 29.29).

Selon Cornelius Van Til, peu de penseurs modernes se sont rendu compte de cette limitation et de ces restrictions imposées aux paroles des hommes comme le fit Karl Barth. Pourtant, en tant qu’homme de son époque, lui aussi, en principe, devait s’opposer au Dieu souverain de l’Écriture, dans laquelle Dieu parle avec toute son autorité, et ce d’une manière créatrice. Malgré les apparences, Barth fait partie du monde cartésien. Certes, Barth est horrifié à la vue du gouffre creusé par Nietzsche, ou plus précisément par Feuerbach, et toute la tradition de la pensée moderne. Lorsque l’homme seul prononce un discours, il est fatalement destiné à son anéantissement. Le monde du suicide ouvre devant lui ses gouffres géants. L’homme moderne vit déjà son apocalypse dans ses conflits universels.

Cependant, Barth n’a voulu ni de Dieu seul ni de l’homme seul. Il imagina prononcer un discours entre les deux, quelque chose qui eût pu, d’une part, lui accorder son autonomie cartésienne, d’autre part l’autoriser à discourir avec autorité, au nom même de Dieu. Mais c’est là un discours dangereusement confus, où Dieu ne se présente que comme le garant seulement de la parole humaine. Pour Barth, Dieu est, certes, très important, mais moins en soi-même qu’en tant que fondement de la liberté de l’homme! En dépit des apparences, dans le système barthien, Dieu est un concept limité. Il n’est pas tout à fait ou bien n’apparaît pas totalement comme l’être souverain et tout-puissant des Écritures. Barth a cru offrir la deuxième réponse : C’est Dieu et l’homme ensemble qui parlent de manière infaillible et avec autorité. Selon le théologien de la Parole de Dieu, tous deux se présentent de manière créatrice et tous deux parlent dans l’Écriture, mais la Parole de Dieu, quoique « dans l’Écriture », reste en dernière analyse bien dissimulée. En fin de compte, c’est la parole de l’homme qui l’emporte et ôte à Dieu l’autorité suprême. Ceci est vrai plus clairement et plus violemment encore pour toute la théologie libérale moderne.

Toute parole subjective apparaîtrait dans la rencontre entre Dieu et l’homme, car Dieu en soi n’intéresse point le théologien Barth, puisque même s’il existait il ne saurait être connu. Il n’est même pas l’objet de la foi ou la cible de l’incroyance. Il n’intéresse pas sa pensée théologique. Dieu n’est pour Barth qu’un concept rationnel.

Le théologien suédois G. Wingren, non suspect à notre sens d’un excessif conservatisme, écrivait avec raison que c’est l’homme qui occupe la place centrale dans la théologie de Barth et non Dieu. La question de la connaissance de l’homme est l’axe autour duquel tourne le sujet et ceci apparaît notamment dans ce que Barth affirme au sujet de la loi.

Ceci explique également que l’intérêt de Barth pour le salut soit quasiment nul. Barth était beaucoup trop universaliste pour s’attarder devant cette question. Sa seule et exclusive préoccupation consista à sauver la possibilité de la connaissance. L’homme selon Barth est éminemment moderne et en butte avec l’insoluble problème de la crise de l’épistémologie (théorie de la connaissance). L’homme de Barth n’est pas celui dont la Bible dessine le portrait authentique, parce qu’il ne connaît pas de doctrine biblique du péché. De toute manière, pour Barth, la Bible n’est qu’un simple moyen pour établir sa propre parole au « nom de Dieu ». Elle n’est pas la Parole de Dieu possédant l’autorité infaillible. Barth ne tient à prononcer et à entendre que des paroles d’homme. G. Wingren écrit que l’homme sans moyen de contact avec Dieu n’est pas l’espèce d’homme décrit dans les écrits bibliques. Il est l’homme moderne, athée, pour qui la question du savoir est l’une des plus essentielles lorsqu’il s’agit de discuter de la question de Dieu.

Ainsi, le péché sera considéré par Barth comme l’impossible possibilité. Tout en faisant de cette notion un usage formel, Barth préserve quand même l’autonomie et la liberté de l’homme. Car l’homme et Dieu possèdent tous les deux le même être. Dans ce cas, le salut ne consiste pas en vie nouvelle, mais en connaissance nouvelle et devient essentiellement une ascension sur l’échelle de l’être. Le langage de Barth parle de rencontre et de correspondance, mais pas de salut et d’expiation. Il ne faut donc pas s’étonner que, dans une telle théologie, Dieu disparaisse afin qu’à la fin apparaisse l’homme et qu’il soit le seul « permanent ». Hélas! il apparaît dans toute sa détresse et même son néant. Selon une formule frappante de Cornelius Van Til, ceci n’est qu’une « intégration dans le vide ».

2. La Parole de Dieu🔗

Dieu seul parle de manière ultime, infaillible et juste. Face aux discours de l’homme qui cherche à prédire, à contrôler et à déterminer son avenir ou à expliquer son existence, chacun des mots de Dieu est vérité, au sens absolu du terme. Dieu est le seul Créateur de sens, qui soutient sans aucune défaillance ce qu’il appelle à l’existence. En le niant, nous serons forcément appelés à nier toutes choses; dans ce cas, le monde sera dénué de tout sens et nous affirmerons alors la négation de la réalité universelle. Cette Parole infaillible lie l’homme à Dieu. Elle est loi pour l’homme, car elle déclare ce que Dieu a accompli en sa faveur au cours de l’histoire et dans le cadre de son alliance. Limiter la loi au seul Pentateuque serait en restreindre toute la portée, ce serait à vrai dire une grave erreur.

La Bible est divisée en deux parties : l’Ancien Testament et le Nouveau Testament, ou Testament renouvelé. Tous deux rendent témoignage aux deux étapes de l’histoire de l’alliance. Dans son ensemble, la Bible est une parole d’alliance, c’est-à-dire parole de loi. Un livre d’alliance est nécessairement un livre canonique, il est la règle de la foi. Les livres de la Bible sont des livres canoniques parce qu’ils sont des livres de l’alliance. Ils sont aussi des livres de la loi parce qu’essentiellement ils sont des livres de l’alliance. Si notre conception chrétienne est antinomienne (opposée à la loi), nous n’aurons ni d’alliance ni de canon, mais simplement un livre vaguement spirituel qui prodiguerait quelques conseils moraux bien intentionnés, mais sans portée réelle pour une véritable obéissance dans la foi. La Bible ne pourrait alors réclamer, comme elle le fait pourtant avec clarté et fermeté, ni autorité ni infaillibilité.

Quoique l’Écriture possède plusieurs paroles, elle est essentiellement une seule Parole (Dt 4.2). Avec la fin du canon s’arrêtent les paroles multiples et diverses (Ap 22.18-19). À présent, c’est une seule Parole qui nous parvient à travers la Bible. Ce même texte du livre de l’Apocalypse annonce le jugement sur celui qui retranche des paroles de la Bible ou qui y ajoute les siennes. Car une loi d’alliance altérée cesse d’être une loi qui détient l’autorité. Ce sont les paroles d’hommes qu’on substitue à la Parole de Dieu. Et là où la loi est rejetée, le canon ne tardera pas à présenter « des problèmes » et les discussions se succéderont au sujet de la valeur ou de la place que tient tel ou tel livre dans l’Écriture.

Parce que la conception antinomienne brise le rapport entre l’idée d’un canon infaillible et l’alliance, entre la loi et l’Évangile, qui sont une seule et même réalité, elle est sans force réelle lorsqu’elle entreprend de défendre l’autorité de l’Écriture. En réalité, elle ne possède plus de parole infaillible et souveraine prononcée par un Dieu souverain, mais une simple histoire et quelques appels pathétiques lancés vers l’homme par un Dieu indigent et mendiant!

L’Écriture ne nous fait pas entendre une telle parole! L’homme, quant à lui, doit penser d’après les pensées de Dieu. Dieu seul détermine l’homme, l’éternité, le temps. Celui-ci est appelé à faire la volonté de Dieu, à tout comprendre et interpréter en termes de la Parole de Dieu. Celle-ci ne détruit pas l’histoire afin de rendre l’éternité l’unique facteur déterminant. L’homme n’est pas Dieu, mais le vice-gérant de celui-ci appelé à exécuter les œuvres de Dieu, avec tout ce que sa création, à l’image de Dieu, implique en toute soumission et obéissance.

Quelque part, C. Van Til parle du désir des Caïnites de voir disparaître Dieu. Au lieu de succomber au désir de voir mourir Dieu, nous aurons à chercher sa Parole infaillible dans l’Écriture. Les fils de Caïn cherchent à éliminer Dieu, mais en réalité ils ne font qu’éliminer l’homme. Celui-ci dissout sa personne dans l’absurde et cherche désespérément à entraîner Dieu avec lui. Celui qui s’en tient au Dieu souverain trinitaire de l’Écriture possède une parole sûre et infaillible et il la proclame. C’est sur elle que doivent se fonder tous nos discours humains. Dans ce sens, notre réponse sera partout et plus spécialement devant le grand antinomien : « L’homme ne vit pas de pain seulement, mais de toute Parole qui sort de la bouche de Dieu » (Mt 4.4).

La règle de la vie est donnée soit par l’homme soit par Dieu. Si elle provient du dernier, elle sera alors une règle d’alliance et un livre canonique; mais si elle vient du premier, ce seront des mots multiples, variés, trompeurs ou insensés des hommes.

3. La réponse de la foi🔗

En nous donnant Jésus-Christ, Dieu a fini par nous donner tout. Nous savons que nous lui devons la vie, le mouvement et l’être, ainsi que notre libération en vue de la vie nouvelle qu’il nous donne dans son alliance. Or, la vie nouvelle dans la foi s’exprime essentiellement dans la recherche à faire sa volonté comme signe de notre gratitude pour la rédemption dont nous avons bénéficié.

L’esprit, la volonté et l’intelligence, toutes nos affections et toutes nos aspirations sont appelées à se placer au service du Dieu Sauveur. Parlant de ce service, prenons garde de ne pas tomber dans certaines erreurs largement répandues parmi les chrétiens. L’une d’elles consiste à parler de l’âme de l’homme comme étant la seule bénéficiaire du salut, ce qui réduit la vie dans la foi à quelques dispositions intimes du cœur. Selon les termes bibliques, l’âme et le corps sont unis au service de Dieu. Ils sont appelés à devenir ensemble des instruments pour proclamer son honneur et pour servir sa majesté.

Une autre erreur consiste à imaginer le christianisme comme un système doctrinal auquel il suffirait d’accorder un assentiment intellectuel sans plus. Or, selon l’Écriture, la volonté autant que l’intelligence est engagée au service de Dieu et elle est active dans le choix du bien. L’assentiment purement intellectuel aux vérités bibliques ne témoigne pas de la foi biblique qui sauve.

Il convient, enfin, de prendre garde à l’idée selon laquelle l’action, la praxis, tarte à la crème des modernes chrétiens, peut se passer de tout élément doctrinal. Ainsi, pour les milieux adeptes de ce praxomonisme (pour ne pas dire praxomanie), le christianisme authentique ne serait que vie, le fameux vécu! Le discours théologique est entièrement dénué d’intérêt. Cette nouvelle réduction de la vie dans la foi à un seul de ses aspects montre le mépris dans lequel on tient dans certains milieux l’intelligence du chrétien, pourtant elle aussi régénérée.

Or, avant même d’être en mesure d’accomplir la volonté de Dieu, nous aurons à en saisir toutes les implications théoriques et pratiques. La foi qui sauve sera l’expression non pas d’une partie de notre personne, mais de notre vie tout entière placée sous le regard de Dieu et en vue de son service.

L’étude de la vie chrétienne exige bien davantage que l’étude d’un ensemble de règles morales. Il faut une grande familiarité avec la Parole de Dieu pour que notre vie tout entière s’appuie sur le fondement existant et qu’elle s’édifie sur des bases solidement posées. Ce n’est pas nous-mêmes qui, de façon autonome, décidons ce qui est agréable à Dieu, mais c’est lui qui nous le révèle et nous le prescrit. Nous n’avons ni la connaissance nécessaire ni la force suffisante pour nous conformer à sa Parole. Notre esprit et notre intelligence sont éclairés par la lumière que dégage la vérité, et notre volonté se laissera infléchir sous l’action efficace de son Esprit, afin de servir Dieu selon les règles qu’il a posées lui-même une fois pour toutes et qui sont dignes de son honneur et de sa majesté divine. Ainsi seulement apparaîtront les fruits mûrs, produits de l’Esprit et de la Parole, qui renouvellent notre cœur. Dieu nous a créés et il pourvoit actuellement à ce qui nous est nécessaire pour amorcer le développement de notre foi et de notre croissance dans la conformité de son être.

L’existence dans la foi ne se déroule pas dans le vide d’une spontanéité dépourvue du soutien d’un cadre formel. Elle se nourrit par les moyens de la grâce, elle est aussi constamment soutenue par ces moyens que sont la Bible, la prière, l’Église, le baptême et la sainte cène, ainsi que la fidèle proclamation de l’Évangile libérateur. L’Esprit de Dieu se sert de ces moyens ordinaires pour venir à notre secours. La vie nouvelle, qui débute lors de notre régénération et qui devient consciente au moment de la conversion, mûrit graduellement et cherche constamment la sanctification.

Enfin, puisque la vie dans la foi est appelée à recevoir une expression concrète dans sa Parole, Dieu nous donne l’unique et véritable modèle qui doit lui servir de guide infaillible.

Nous devons apprendre à connaître la nature, le contenu et l’intention de la loi. Une telle vie, offerte à Dieu, sera la meilleure préparation pour cet avenir qui nous est réservé et qui s’appelle vie éternelle. À une époque où l’incrédulité et le matérialisme sans frein sont devenus le mot d’ordre, il est indispensable de souligner avec force l’appel à vivre par la foi selon la norme absolue et les indications précises proposées et fixées par Dieu.

Le livre des Proverbes décrit à sa manière belle l’exigence de l’alliance de Dieu pour celui qui est devenu héritier de la promesse : « Mon fils, donne-moi ton cœur » (Pr 23.26). Donner notre cœur à Dieu signifie nous soumettre à sa sainte volonté, exprimée en termes de loi biblique. Quel est le rôle de celle-ci dans la vie de la foi? Cette partie de notre étude résume ce qui sera développé dans la suite de notre étude.

Certes, une question légitime se pose : Comment nous conduirons-nous dans certaines circonstances, dans certaines situations concrètes, non prévues et non « réglementées » par l’Écriture de manière précise? Réformés par l’Esprit et par la Parole, nous apprenons que Dieu règle et régit nos vies par sa volonté, qu’il nous révèle dans sa loi. Ce ne sera donc jamais en dehors d’elle que nous chercherons des solutions sous prétexte de « liberté glorieuse » des enfants de Dieu, et surtout pas par le biais de cette erreur selon laquelle il existerait dans la vie de la foi des choses « indifférentes » (les « adiaphora »).

L’économie divine de régir l’univers nous servira d’illustration pour parler de la manière dont il veut aussi régler notre vie personnelle ou collective. Il a ordonné les choses et les êtres vivants pour qu’ils servent ses desseins conçus d’avance, en vue de leur réalisation. Ces êtres, ainsi que la nature inanimée, obéissent aux règles établies une fois pour toutes. Jamais l’oiseau n’est plus heureux que lorsqu’il voltige dans les airs et le poisson lorsqu’il nage dans les eaux. Même les vents et les vagues sont contrôlés, de telle manière qu’en connaissant davantage les lois de la nature nous pouvons prédire avec une certaine précision les conditions atmosphériques. Nous savons également que le péché a gravement endommagé l’harmonie initiale établie dans la création, la livrant à une servitude qui corrompt toutes choses.

L’entropie dans l’univers physique devrait nous permettre d’établir une analogie, mais pour des raisons ou des causes tout à fait bibliques. Il s’agit en effet de la corruption et de l’anéantissement progressif de tout ce qui existe. Toutefois, la création demeure l’objet des soins de la providence divine et elle est conservée par sa loi en dépit de la chute originelle de l’homme et de ses conséquences mortelles. Dieu, qui a fixé les règles pour la nature qui est sa création, a aussi donné expressément une loi pour la conduite de l’homme.

Ses principes fondamentaux réglementeront notre conduite tout entière. Aussi longtemps que nous nous soumettons à cette loi, nous sommes assurés de jouir du véritable bonheur promis à ses fidèles. Le péché, rébellion contre Dieu et transgression éthique de sa loi, engendre la misère et conduit à la mort. La loi de Dieu nous est révélée dans sa Parole écrite. Nous en trouvons un sommaire complet dans le Décalogue (les dix commandements). Ce texte, d’abord donné aux tribus d’Israël rescapées d’Égypte, ouvre devant nos yeux les aspects de la vie dans la foi, laquelle sera régie par cette loi. Il offre le résumé de nos obligations envers Dieu et nous engage dans une obligation envers le prochain. Ces deux parties du Décalogue sont appelées les deux tables de la loi; la première concerne nos rapports avec Dieu, la seconde règle nos rapports avec les hommes.

Note

1. J. Calvin, L’Institution chrétienne, édition abrégée en français moderne, P.B.U., Lausanne, 1985, II/3 et II/4, p. 60-61, 63-64.